Au large des États-Unis, dans le golfe du Mexique, une mission scientifique partie chercher une épave a mis au jour une structure sous-marine totalement inattendue.
En 2014, une expédition de l’agence océanographique américaine NOAA, racontée par ce service fédéral spécialisé, avait un objectif clair : cartographier des zones encore inconnues du golfe du Mexique et repérer d’éventuels navires engloutis. À près de 1 900 mètres de profondeur, les instruments ont bien détecté une forme massive. Mais ce que les chercheurs ont fini par distinguer sur le fond marin ne ressemblait ni à une coque, ni à un mât, ni à des canons.
Une « épave » fantôme repérée par sonar dans le golfe du Mexique
L’histoire commence par un simple écho sur les écrans. Lors du premier passage du sonar, les techniciens du navire de recherche Okeanos Explorer voient apparaître un signal intrigant : un groupe de gros objets solides, posés environ 1 890 mètres sous la surface du golfe du Mexique, avec une silhouette qui rappelle celle d’une épave.
L’anomalie se distingue clairement du relief environnant. Dans un bassin étudié depuis des décennies pour le pétrole, les pipelines, la pêche ou les exercices militaires, repérer un nouveau « point dur » sur les cartes reste rare. L’équipe décide donc d’y envoyer un robot sous-marin téléguidé, un ROV, pour vérifier de quoi il s’agit.
Le ROV Deep Discoverer descend alors dans l’obscurité totale, traversant une eau froide, presque glaciale, jusqu’au plancher océanique. À son arrivée, surprise : aucune trace de bois, de métal ou de cargaison mêlée au sable.
À 1 890 mètres de profondeur, ce qui apparaissait comme un navire était en réalité une « fleur » géante de goudron solidifié.
Des « lys de goudron » : quand l’asphalte forme des fleurs géantes
Ce que les caméras du robot révèlent, ce sont des structures sombres, épaisses, aux contours étonnamment réguliers. Une immense forme centrale, entourée de bourrelets radiaux qui évoquent des pétales. Les scientifiques la baptisent immédiatement « tar lily », littéralement « lys de goudron » : une fleur de goudron.
Ce sont en réalité des formations d’asphalte naturel, très rare, qui a jailli à travers des fissures du plancher océanique avant de se figer dans l’eau glacée des grandes profondeurs. Le même matériau sert à recouvrir les routes en surface, mais ici, aucun chantier humain : tout se produit de façon entièrement naturelle.
Le jour de cette plongée, deux structures de ce type sont identifiées, vers 6 200 pieds (environ 1 890 mètres) de profondeur, dans une zone du golfe du Mexique qui n’était pas signalée comme particulière jusqu’alors. Ces formes n’avaient jamais été décrites à cet endroit.
Leur aspect ne trompe pas Ian MacDonald, spécialiste des suintements de pétrole au fond des mers, à l’université d’État de Floride. Il avait déjà étudié, dix ans plus tôt, d’autres flux d’asphalte dans une région différente du golfe, en les décrivant avec le vocabulaire utilisé pour les laves hawaïennes : coulées « pahoehoe » (lisses et cordées), laves « aa » (rugueuses et déchiquetées). Il soupçonnait l’existence d’autres structures comparables, sans avoir pu les observer directement dans ce secteur.
Comment ces fleurs de goudron se forment dans les abysses
Le mécanisme est simple sur le papier, mais exige un alignement très précis de conditions physiques. Sous le plancher du golfe du Mexique, d’énormes réservoirs de pétrole et de gaz se sont formés au fil de centaines de millions d’années. D’anciens sédiments riches en matière organique ont été enfouis, compressés, « cuits » en hydrocarbures.
Dans certaines zones, la pression interne finit par pousser ces hydrocarbures vers la surface, à travers les couches de sédiments. Ce phénomène s’appelle le suintement d’hydrocarbures, ou « hydrocarbon seepage ». Si ces remontées atteignent de faibles profondeurs, elles produisent à la surface des nappes huileuses ou des bulles de gaz visibles.
Mais dans les grands fonds, où la pression est énorme et l’eau à proximité du point de congélation, la chimie change. Les composants les plus lourds du pétrole ne restent plus liquides : ils se solidifient au contact de l’eau, formant des blocs ou des coulées d’asphalte.
- Si le flux est lent et uniforme, il peut tapisser le fond marin de larges nappes plates.
- Si le débit, la viscosité et la température varient, la coulée peut se fissurer, se contracter et se déchirer.
- Dans certains cas très spécifiques, ces déchirures dessinent des reliefs en crêtes, organisés autour d’un point central, comme les pétales d’une fleur.
Les « lys de goudron » se forment précisément quand le pétrole a la bonne consistance, que le gradient de température est adéquat et que le volume de matière reste suffisant pour édifier une structure en relief avant durcissement complet. Ce trio de paramètres se rencontre rarement, ce qui explique l’absence de recensement systématique avant la mission de l’Okeanos Explorer.
Un habitat inattendu : la vie colonise l’asphalte solidifié
Autre découverte marquante pour la NOAA : ces fleurs minérales n’étaient pas des déserts stériles. Elles grouillaient de vie.
Les images du ROV montrent des anémones et des coraux d’eaux profondes accrochés directement sur les « pétales » d’asphalte. Des éponges, des balanes (crustacés fixés) et de petits crustacés ressemblant à des homards nains occupent aussi ces surfaces dures, rares dans un environnement dominé par les sédiments mous.
Les « lys de goudron » transforment une plaine vaseuse en oasis de roche, offrant un support précieux pour de nombreuses espèces.
Encore plus révélateurs, les organismes dits chimiosynthétiques, installés à la base des structures : vers tubicoles, tapis de microbes et crevettes spécialisées. Contrairement à la plupart des êtres vivants, ils ne tirent pas leur énergie de la lumière du soleil via la photosynthèse, mais de réactions chimiques impliquant le sulfure d’hydrogène et le méthane.
Ces composés proviennent exactement des mêmes suintements d’hydrocarbures qui ont formé les « fleurs » de goudron. La présence de ces organismes indique donc que le système reste actif : le pétrole et le gaz continuent à s’échapper du sous-sol, alimentant un écosystème autonome, totalement indépendant de la lumière.
Dans un rapport ultérieur, les chercheurs de la NOAA estiment que la couverture en anémones observée suggère une ancienneté de plusieurs décennies pour ces structures, sans pouvoir dater précisément leur naissance. Le temps a suffi pour qu’un véritable petit écosystème se développe et se stabilise autour d’elles.
Un phénomène plus répandu qu’on ne le pensait
La découverte de ces structures en 2014 a permis de confirmer l’existence de volcans d’asphalte dans le golfe du Mexique, portant à trois le nombre de sites documentés dans ce bassin. D’autres exemples sont connus au large de l’Afrique de l’Ouest et au large de la Californie.
Les scientifiques dressent ainsi une image nouvelle du fond des mers dans les bassins riches en hydrocarbures : l’asphalte volcanique pourrait y être largement répandu, formant ici ou là des biotopes originaux, entretenus par les fuites naturelles de pétrole et de gaz.
Paradoxalement, cette découverte survient dans une région parmi les plus surveillées au monde pour ses ressources. Malgré la masse de données sismiques, les milliers de kilomètres de pipelines et les années de campagnes de pêche et de cartographie militaire, de vastes zones du fond du golfe du Mexique restent peu ou pas cartographiées finement. Le fait qu’un tel ensemble ait échappé à l’attention pendant plus d’un siècle illustre ce décalage.
Une mission riche en trouvailles, au-delà des « fleurs » de goudron
L’Okeanos Explorer finira bien par localiser une vraie épave lors de cette campagne : un navire du début du XIXe siècle, équipé d’un chronomètre, un instrument de navigation particulièrement précieux pour l’époque.
Les robots ont aussi filmé des structures encore mal comprises : des réseaux de traces hexagonales dans les sédiments, attribués à des terriers de Paleodictyon, une forme fossile qui intrigue les géologues depuis des décennies. Autre scène marquante, un poulpe « dumbo » (aux nageoires évoquant des oreilles) observé dans une posture jamais décrite auparavant dans sa famille.
Hydrocarbures naturels et goudron : quels parallèles avec la France ?
Les « lys de goudron » décrits par la NOAA se trouvent loin des côtes françaises, mais le phénomène repose sur des principes géologiques universels : présence de bassins sédimentaires riches en matière organique, formation de pétrole et de gaz, et suintements naturels vers la surface.
En France métropolitaine, on ne connaît pas de volcans d’asphalte sous-marins comparables à ceux du golfe du Mexique. Les bassins sédimentaires français, comme le bassin aquitain ou le bassin parisien, ont bien produit des hydrocarbures, mais à plus faible échelle, et surtout à terre. Les manifestations visibles de suintements naturels, lorsqu’elles existent, prennent plutôt la forme de petites sources huileuses ou de gaz, parfois connues localement depuis longtemps.
Dans le contexte français, les asphaltes et bitumes exploités pour les routes proviennent aujourd’hui quasi exclusivement du raffinage du pétrole, et non de coulées naturelles de goudron. Historiquement, certains gisements naturels d’asphalte ont été utilisés, par exemple dans le bassin alpin, mais sans produire de structures spectaculaires comme celles observées au large des États-Unis.
Sur le plan scientifique, en revanche, la logique des écosystèmes dits « chimiosynthétiques » intéresse aussi les équipes françaises d’océanographie, notamment autour des sources hydrothermales et des suintements froids en Méditerranée ou dans l’Atlantique. On y retrouve les mêmes familles d’organismes adaptés à des environnements privés de lumière, où l’énergie vient des réactions chimiques liées au soufre ou au méthane.
Ce que ces fleurs de goudron apprennent sur les océans
Les « lys de goudron » du golfe du Mexique montrent qu’un fond marin apparemment monotone peut cacher des reliefs complexes, nés d’une combinaison précise de géologie, de chimie et de conditions physiques extrêmes. Ils rappellent aussi qu’une activité pétrolière naturelle existe en continu dans certains bassins, indépendamment de toute plateforme de forage.
Ces structures soulignent enfin le rôle des surfaces dures dans les grands fonds. Dans un paysage dominé par les sédiments meubles, le moindre relief solide — coulée d’asphalte, cheminée minérale, épave — devient un support vital pour fixés, un point d’ancrage pour tout un réseau alimentaire et un repère pour les chercheurs qui tentent de reconstituer la dynamique de ces milieux méconnus.









