Durant un quart de siècle, le plateau d’Albion a accueilli une partie méconnue de la dissuasion nucléaire française, loin des regards.
Entre les champs de lavande, les bois de chênes et les routes étroites du sud-est de la France, rien ne laissait vraiment deviner l’ampleur de l’installation. Pourtant, ce territoire rural a longtemps abrité dix-huit missiles nucléaires prêts à partir sur ordre du président de la République. Ils n’ont jamais été lancés, mais leur présence a marqué durablement les communes du secteur.
Un choix dicté par la roche et la sécurité
L’histoire commence au milieu des années 1960. La France cherche alors un lieu capable d’accueillir une composante terrestre de sa force nucléaire. Plusieurs régions sont examinées, dont la Corse, les Vosges et le Massif central. Le choix s’arrête finalement sur le plateau d’Albion, à la jonction du Vaucluse, de la Drôme et des Alpes-de-Haute-Provence.
Le sous-sol fait la différence. Les ingénieurs recherchent une roche suffisamment solide pour supporter de lourds ouvrages, tout en restant praticable pour les travaux de creusement. Le calcaire du secteur répond à ces critères. Le site se situe aussi à l’écart de la zone sismique de la Durance, un élément déterminant pour une infrastructure aussi sensible.
Le plateau d’Albion n’a pas été choisi pour son isolement seul : sa géologie devait aussi protéger les installations contre les chocs et les risques naturels.
Les travaux démarrent en 1966. Deux ans plus tard, plus d’un millier d’ouvriers travaillent sur place. Les chantiers sont considérables : chaque zone de lancement nécessite l’extraction de milliers de mètres cubes de roche et l’emploi de grandes quantités de béton. Les accès sont renforcés, les routes adaptées aux convois militaires et les équipements répartis sur un vaste territoire.
Dix-huit zones de lancement sont installées sur près de 800 hectares.
Deux centres de commande sont aménagés, à Rustrel et Reilhannette.
Les installations s’étendent sur environ 40 kilomètres et concernent dix-sept communes.
Chaque missile mesure près de treize mètres et pèse environ vingt-six tonnes.
Une force nucléaire prête à agir en quelques secondes
La base aérienne 200 d’Apt-Saint-Christol entre en activité à l’été 1971. Elle devient alors l’un des sites les plus protégés de France. Les militaires y assurent une veille permanente. Les missiles sol-sol balistiques stratégiques, conçus pour emporter une charge nucléaire, doivent servir de réponse en cas d’attaque majeure contre le pays.
Le principe de la dissuasion repose sur une idée simple et redoutable : convaincre un adversaire qu’une attaque entraînerait une riposte dont les conséquences seraient inacceptables. Les missiles installés sur le plateau d’Albion font partie de cette stratégie, avec les sous-marins nucléaires et les avions capables d’emporter l’arme atomique.
Le délai de réaction frappe encore les esprits. À partir de l’ordre venu de l’Élysée, 23 secondes auraient suffi pour engager la séquence de tir. La protection placée au-dessus de l’installation devait être projetée afin de dégager le passage. Aucun ordre de ce type n’a été donné durant toute la période d’activité du site.
Une présence militaire qui divise et fait vivre le territoire
L’arrivée de cette infrastructure ne suscite pas seulement de la fascination. Dans les années 1960, des opposants se mobilisent en Haute-Provence. Ils dénoncent le danger nucléaire, les transformations du paysage et le poids de la présence militaire. Le poète René Char, attaché à la région, prend notamment part à cette contestation.
La base apporte aussi des emplois, des logements et des commandes aux entreprises locales. À la fin du XXe siècle, son activité représente plusieurs centaines de millions de francs injectés chaque année dans l’économie du secteur. Pour de petits villages, les familles de militaires et les personnels civils jouent un rôle concret dans la vie quotidienne : commerces, écoles, artisans et services publics bénéficient de cette présence.
Période
Événement marquant
1966
Lancement des grands travaux sur le plateau
Août 1971
Mise en service opérationnelle de la force terrestre
22 février 1996
Annonce présidentielle de l’arrêt du dispositif
1997 à 1999
Démantèlement des installations et comblement des ouvrages
La décision de 1996 met fin à l’alerte permanente
Le contexte international change profondément après la chute du bloc soviétique. Les silos fixes apparaissent de moins en moins adaptés face à la précision croissante des armes modernes. Leur modernisation aurait exigé des investissements considérables.
Le 22 février 1996, Jacques Chirac annonce donc le retrait de la composante terrestre installée à Albion. La décision met fin à vingt-cinq années d’alerte. Quelques mois plus tard, une cérémonie officielle marque l’arrêt du dispositif. Les charges nucléaires quittent progressivement la zone avant d’être dirigées vers des installations spécialisées pour leur destruction.
Les missiles n’ont jamais quitté leurs emplacements pour une mission réelle, mais leur retrait a ouvert une période d’incertitude pour les communes qui dépendaient de la base.
Les installations sont ensuite neutralisées. Les anciens ouvrages sont remplis de matériaux, les équipements militaires retirés et les accès condamnés ou réaffectés. Certains vestiges restent perceptibles dans le paysage, notamment des voies aménagées pour l’armée et des dalles massives dissimulées par la végétation.
Des vestiges militaires devenus outils scientifiques
Le destin du poste de commandement situé près de Rustrel est sans doute le plus surprenant. Depuis la fin des années 1990, il accueille un laboratoire souterrain consacré aux études géophysiques. Les scientifiques y profitent d’un environnement très calme, isolé des vibrations et des perturbations extérieures par une épaisse couche de roche.
Ce lieu sert notamment à analyser les mouvements du sous-sol, les phénomènes sismiques et le fonctionnement du massif karstique de Fontaine-de-Vaucluse. Un karst désigne un ensemble de roches calcaires creusées par l’eau au fil du temps. Ces réseaux peuvent abriter des galeries, des cavités et des circulations d’eau souterraine difficiles à observer depuis la surface.
Une partie de l’ancienne emprise militaire accueille aussi le 2e régiment étranger de génie de la Légion étrangère. Ailleurs, certaines zones ont trouvé une nouvelle utilité énergétique. Des projets photovoltaïques ont été installés sur ou près d’anciennes infrastructures, donnant à ces terrains une fonction bien éloignée de leur rôle initial.
Le plateau d’Albion reste ainsi un territoire à part. Son histoire se lit moins dans des bâtiments imposants que dans des accès discrets, des routes inhabituelles et des ouvrages enfouis. Sous le paysage provençal, l’ancienne stratégie nucléaire française a laissé des traces concrètes, devenues aujourd’hui militaires, scientifiques ou énergétiques selon les lieux.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.