Les narcissiques sont plus souvent ignorés que les autres, et ce rejet ne fait qu’aggraver leur comportement, révèle une étude portant sur plus de 77 000 personnes
En Suisse, une vaste recherche met en lumière un cercle relationnel qui peut isoler durablement certaines personnes aux traits narcissiques.
Le média scientifique Study Finds rapporte les résultats d’une étude menée par des chercheurs de l’université de Bâle, en Suisse, et publiée en 2025 dans une revue de psychologie. Les travaux interrogent autant le comportement des personnes concernées que la manière dont leur entourage réagit à leurs attitudes.
Un sentiment d’exclusion plus fréquent
Les chercheurs se sont intéressés au narcissisme dit grandiose. Cette expression désigne des traits tels qu’un fort sentiment de supériorité, l’attente d’un traitement particulier et un besoin soutenu d’admiration.
Selon les résultats, les personnes qui présentent davantage ces caractéristiques déclarent plus souvent avoir le sentiment d’être mises à l’écart. Elles sont aussi plus fréquemment exclues par les autres dans les situations observées par les scientifiques.
Les travaux ne décrivent pas seulement une impression d’être rejeté : ils montrent aussi que l’entourage tend davantage à éviter les personnes affichant des comportements narcissiques.
La recherche repose sur sept études et plus de 77 000 participants. Une première série de données, recueillie auprès de 1 592 personnes en Allemagne, a mis en évidence un lien entre l’intensité des traits narcissiques et la sensation d’être laissé de côté dans un groupe.
Une autre expérience a suivi 323 participants pendant deux semaines à l’aide d’une application sur smartphone. Ils devaient noter les moments où ils se sentaient exclus, qu’il s’agisse d’une absence d’invitation ou d’un échange durant lequel ils avaient le sentiment de ne pas être écoutés.
Une perception parfois amplifiée par la sensibilité au rejet
Christiane Büttner, principale auteure de l’étude, rappelle que l’ostracisme peut relever d’une expérience subjective. « Se sentir ostracisé est une expérience subjective fondée sur la perception des signaux sociaux par l’individu », explique-t-elle.
Autrement dit, il existe une différence entre une exclusion volontaire et la conviction d’avoir été écarté. Une réponse tardive à un message, une décision prise sans consultation ou une conversation qui change de sujet peuvent être interprétées comme des signes de rejet.
Les chercheurs soulignent que les personnes aux traits narcissiques semblent particulièrement attentives à ces signaux. Cette vigilance peut les conduire à percevoir une mise à l’écart là où les intentions des autres ne sont pas forcément hostiles.
Deux comportements repérés par les chercheurs
L’étude distingue deux formes de comportements associées au narcissisme grandiose :
la recherche d’admiration, qui peut se traduire par le besoin de parler de ses réussites ou de recevoir des compliments ;
la rivalité, qui prend une forme plus antagoniste, avec la tendance à dévaloriser autrui, à rechercher un statut ou à mal réagir lorsque quelqu’un d’autre attire l’attention.
La seconde dimension semble particulièrement susceptible de compliquer les relations. Les comportements compétitifs ou agressifs peuvent pousser l’entourage à prendre ses distances, parfois très rapidement.
Des signes d’évitement observés en laboratoire
Dans des expériences réunissant plus de 2 500 personnes, les participants devaient visionner de courtes vidéos montrant des inconnus puis indiquer s’ils souhaiteraient travailler avec eux. Les personnes présentant des traits narcissiques étaient plus souvent évitées.
Ce résultat suggère que certaines attitudes sont perçues dès les premiers contacts. Il ne s’agit pas forcément d’un rejet ouvert. Dans la vie quotidienne, l’éloignement peut être discret et difficile à identifier.
Au travail, il peut prendre plusieurs formes :
ne pas être inclus dans une chaîne de courriels ;
ne pas être convié à un déjeuner entre collègues ;
voir ses propositions peu prises en compte pendant une réunion ;
recevoir moins de sollicitations dans les échanges informels.
Ces pratiques ne résolvent pas nécessairement les tensions. Lorsqu’une personne se sent exclue, elle peut répondre sur la défensive. Cette réaction risque alors d’alimenter les difficultés avec le groupe.
« Le narcissisme peut contribuer à l’exclusion sociale, mais l’ostracisme lui-même peut aussi alimenter le développement de traits narcissiques », indique Christiane Büttner.
Un cercle qui s’étend sur plusieurs années
Le résultat le plus marquant concerne la durée. Les scientifiques ont analysé quatorze années de données en Nouvelle-Zélande, portant sur plus de 72 000 personnes. Ils ont constaté qu’une hausse des comportements narcissiques était associée à davantage d’expériences d’exclusion l’année suivante.
Le mouvement inverse est aussi apparu : vivre davantage de rejet pouvait être suivi d’une accentuation des traits narcissiques l’année d’après. La relation décrite n’est donc pas à sens unique.
Christiane Büttner estime que cette dynamique peut accroître les tensions dans un groupe social ou professionnel. Une sensibilité plus forte aux signes d’exclusion peut aussi favoriser des réactions agressives, qui renforcent à leur tour l’éloignement des autres.
Quelle mise en perspective en France ?
En France, le narcissisme n’est pas un diagnostic que l’on peut poser à partir d’un comportement isolé, d’une publication sur les réseaux sociaux ou d’un conflit au travail. La recherche évoquée porte sur des traits de personnalité mesurés par questionnaires et expériences, non sur une évaluation clinique individuelle.
Le trouble de la personnalité narcissique relève, lui, d’une appréciation médicale spécialisée. Les difficultés relationnelles peuvent avoir des causes très diverses : stress, souffrance psychique, conflit ancien, environnement de travail dégradé ou maladresses dans la communication. Assimiler trop vite une personne difficile à un « narcissique » risque donc de simplifier abusivement une situation complexe.
Dans le cadre professionnel, l’isolement d’un collègue peut également fragiliser le collectif. Une mise à l’écart répétée peut détériorer les échanges, rendre les désaccords plus vifs et compliquer la résolution des conflits. L’étude invite ainsi à regarder les interactions dans leur ensemble, sans excuser les comportements blessants ni faire du rejet une réponse automatique.
Les limites à garder en tête
Les auteurs précisent que leurs travaux se concentrent avant tout sur le narcissisme grandiose. Ils ne couvrent pas toutes les formes possibles de traits narcissiques.
Une partie des données repose aussi sur le récit des participants. Or, le sentiment d’exclusion dépend en partie de la lecture que chacun fait des situations sociales. Les expériences vidéo étaient courtes et ne reproduisent pas toutes les nuances d’une relation construite dans le temps.
Ces réserves n’annulent pas le constat central : les comportements narcissiques et l’exclusion sociale peuvent se renforcer mutuellement. Pour les groupes concernés, l’enjeu consiste à éviter que les tensions ne se transforment en mécanisme durable d’isolement et de réactions défensives.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Qu'est-ce que le narcissisme grandiose étudié dans cette recherche?
Le narcissisme grandiose désigne des traits de personnalité comme un fort sentiment de supériorité, l'attente d'un traitement particulier et un besoin soutenu d'admiration. L'étude distingue deux formes: la recherche d'admiration (parler de ses réussites) et la rivalité (dévaloriser autrui, rechercher le statut).
Est-ce que les personnes narcissiques se sentent réellement exclues ou perçoivent-elles une exclusion qui n'existe pas?
L'étude montre que les deux se produisent: d'une part, elles sont objectivement exclues plus souvent par les autres; d'autre part, elles sont particulièrement sensibles aux signaux sociaux subtils et peuvent interpréter une réponse tardive à un message ou un changement de sujet comme du rejet.
Comment l'exclusion influence-t-elle les comportements narcissiques à long terme?
L'analyse de quatorze années de données en Nouvelle-Zélande montre qu'une augmentation du rejet social est associée à une accentuation des traits narcissiques l'année suivante, créant un cycle d'aggravation mutuelle sur plusieurs années.
Cette étude permet-elle de diagnostiquer le trouble de la personnalité narcissique en France?
Non. La recherche mesure des traits de personnalité via des questionnaires et expériences, non une évaluation clinique. Le trouble de la personnalité narcissique relève d'une appréciation médicale spécialisée, et assimiler trop vite une personne difficile à un "narcissique" risque de simplifier abusivement une situation complexe.
Quelles sont les limites principales de cette étude?
L'étude se concentre uniquement sur le narcissisme grandiose et ne couvre pas toutes les formes possibles; une partie des données repose sur le récit des participants (le sentiment d'exclusion dépend de leur perception); les expériences vidéo étaient courtes et ne reproduisent pas les nuances d'une relation construite dans le temps.