Aux Seychelles, un journaliste britannique a consacré sa vie entière à une minuscule île déserte, qu’il a patiemment transformée en sanctuaire naturel unique.
Dans un long récit relayé notamment par le site Explorersweb, l’histoire de Brendon Grimshaw ressemble à un roman d’aventure. Ce rédacteur en chef britannique, alors basé au Kenya, a tout quitté au début des années 1960 pour acheter une île abandonnée aux Seychelles. Pendant des décennies, il l’a défrichée, reboisée et protégée, jusqu’à en faire le plus petit parc national du monde.
Un rédacteur en chef de Nairobi séduit par un caillou perdu dans l’océan
Nous sommes en 1962. Brendon Grimshaw, 37 ans, est un rédacteur en chef britannique influent en Afrique de l’Est. Il dirige des journaux comme le East African Standard à Nairobi, au Kenya, puis le Tanganyika Standard et le Sunday News à Dar es Salaam, en Tanzanie. Le continent est alors en pleine décolonisation : la Tanzanie a déjà pris son indépendance, le Kenya s’apprête à le faire. Grimshaw sait que les postes de direction occupés par des expatriés vont progressivement revenir aux élites locales.
Fatigué d’une vie rythmée par les bouclages et les tensions politiques, il rêve de nature. Lors de vacances aux Seychelles, archipel de 115 îles dans l’océan Indien, il tombe amoureux du paysage : lagons bleu profond, collines granitiques, forêts tropicales denses. Une idée folle le hante : posséder un bout de cette nature.
Problème, même la plus petite île coûte cher. Alors que son séjour touche à sa fin, un jeune Seychellois l’aborde : serait-il intéressé par l’achat d’une île ? Intrigué, Grimshaw accepte de le suivre.
Moyenne, une île abandonnée depuis 1915 achetée pour 8 000 livres
L’homme le conduit sur Moyenne, un minuscule confetti de 0,038 mile carré, soit environ 24 acres, au large de la côte nord de Mahé, l’île principale des Seychelles. Abandonnée depuis 1915, Moyenne n’est plus qu’une jungle impénétrable. Les herbes folles et les lianes ont tout envahi, à tel point que, selon les récits, les noix de coco ne touchent même plus le sol lorsqu’elles tombent.
La végétation est si dense qu’il est impossible de traverser l’île de part en part. Les oiseaux ont quasiment disparu, les rats dominent le sous-bois. Pourtant, derrière ce chaos végétal, Grimshaw perçoit un potentiel immense : isolée mais proche de Mahé, sauvage mais accessible, Moyenne pourrait devenir son refuge.
Lors de la dernière nuit de son séjour, à quatre minutes de minuit, il signe un accord avec le propriétaire, Philippe Georges. Montant : 8 000 livres sterling, soit environ 10 000 dollars de l’époque. L’île est à lui.
Moyenne, minuscule tache de verdure abandonnée aux rats en 1962, deviendra en un demi-siècle un parc national, refuge pour tortues géantes et milliers d’oiseaux.
Un apprentissage express de Robinson Crusoé
Le rêve ne se concrétise pas du jour au lendemain. Pendant près de neuf ans, Grimshaw continue sa carrière de journaliste en Afrique de l’Est. Il dirige le Tanganyika Standard puis le Sunday News à Dar es Salaam et multiplie les allers-retours vers les Seychelles. À chaque séjour sur Moyenne, il avance péniblement : débroussailler, couper, dégager des sentiers.
Au début des années 1970, après près d’une décennie d’efforts, il s’installe définitivement sur l’île. Il en devient l’unique résident permanent en 1972, et le restera jusqu’à sa mort en 2012, soit quarante ans passés presque entièrement sur ce rocher vert battu par les vents et l’écume.
Un jeune pêcheur seychellois comme « compagnon de chantier »
Grimshaw ne restera pas seul pour accomplir cette métamorphose. Le fils d’un pêcheur local, Antoine Lafortune, 19 ans, accepte de se joindre à lui. Ensemble, ils dégagent les ronciers, ouvrent des sentiers à la machette, replantent partout où c’est possible.
- Plantation de palmiers pour recréer le couvert tropical.
- Introduction de manguiers et papayers (paw-paw) pour l’ombre et la nourriture.
- Création de chemins de randonnée serpentant sur l’île.
Constatant l’absence de faune, Grimshaw récupère d’abord dix oiseaux dans un village voisin et commence à les nourrir régulièrement pour les fixer sur place. Avec le temps, d’autres espèces viennent se poser sur Moyenne. Puis, lorsque les espaces dégagés le permettent, il obtient la réintroduction de tortues géantes d’Aldabra, emblématiques de l’archipel mais disparues de l’île. Elles deviendront l’un des symboles du futur parc.
Légendes de pirates et trésors enfouis
Au fil du défrichage, le Britannique met la main sur deux tombes oubliées au nord-ouest de l’île. Les épitaphes sont intrigantes : « Unhappily Unknown », « Malheureusement inconnu ». Aux Seychelles, une légende locale raconte que ces tombes seraient celles de simples matelots pirates, tués par leurs capitaines pour garder le secret sur un trésor enterré. Une crique voisine porte déjà le nom de « Pirate’s Cove ».
Soucieux d’entretenir le mystère autant que la mémoire des lieux, Grimshaw adhère volontiers à ces histoires de flibustiers. Avec Antoine Lafortune, il effectue deux fouilles à des emplacements précis de l’île, aujourd’hui signalés par des symboles de tête de mort sur les cartes de Moyenne. Rien ne dit s’ils ont réellement trouvé quoi que ce soit. Le secret, s’il existait, repose toujours sous la terre de l’île.
Face aux millions des investisseurs, le choix radical de la protection
Dans les années 1970 et 1980, les Seychelles deviennent une destination touristique à la mode. Les images de lagons translucides et de plages de sable blanc attirent les voyagistes et les architectes d’hôtels de luxe. Moyenne, désormais défrichée, reboisée et enchanteresse, attire à son tour les convoitises.
Les propositions d’achat affluent. Selon le récit rapporté par Explorersweb, un prince saoudien aurait proposé jusqu’à 50 millions de dollars pour s’offrir l’île. Un pactole qui aurait fait de Brendon Grimshaw un homme extrêmement riche.
L’intéressé refuse. Il ne veut ni villas privées, ni complexes hôteliers, ni pistes d’hélicoptères sur « son » île. Pour lui, Moyenne doit rester un refuge simple, ouvert à tous, sans tourisme de masse.
Alors que les investisseurs proposent des dizaines de millions de dollars, Brendon Grimshaw choisit de renoncer à la fortune pour sanctuariser son île.
Conscient que la pression financière finira un jour par contourner son simple refus, il réfléchit à une solution plus durable. Son objectif : faire en sorte que, même après sa mort, l’île soit intouchable.
Famille, fondation et création du plus petit parc national du monde
En 1981, sa mère décède en Angleterre. Son père, Raymond, âgé de 88 ans, se retrouve seul. À la surprise générale, le vieil homme accepte de quitter le Yorkshire pour venir vivre sur Moyenne auprès de son fils. Ils y partageront quelques années de grande complicité, racontera Brendon, avant la mort de Raymond en 1986. Celui-ci est enterré sur l’île, près des deux tombes anonymes liées à la légende des pirates.
Isolé, sans descendance, Grimshaw sait qu’aucun héritier direct ne pourra reprendre le flambeau. En 1998, il crée la Moyenne Island Foundation Society, une structure destinée à porter le projet de conservation au-delà de sa propre vie. Il gagne progressivement la confiance des Seychellois, qui voient en lui un protecteur obstiné de leur patrimoine naturel.
Avec Antoine Lafortune, partenaire de toujours, il pousse encore plus loin le reboisement. Ensemble, ils finissent par planter environ 16 000 arbres, dont 700 acajous exotiques, constituant un véritable petit massif forestier.
En 2009, conscient que le temps presse, Grimshaw conclut un accord officiel avec le ministère de l’Environnement des Seychelles. Moyenne est intégrée au parc marin de Sainte-Anne, qui regroupe plusieurs îles protégées au large de Mahé, mais bénéficie d’un statut particulier : celui de Moyenne Island National Park, présenté comme le plus petit parc national au monde.
Ce que les visiteurs trouvent aujourd’hui sur Moyenne
Plus d’une décennie après la mort de Brendon Grimshaw, survenue le 3 juillet 2012 à 86 ans, l’île est restée fidèle à sa vision. Elle fait désormais partie du parc marin de Sainte-Anne et protège :
- Environ 16 000 arbres, dont un petit bois d’acajous;
- Plus de trois miles (près de 5 km) de sentiers balisés pour les visiteurs;
- Plus de 120 tortues géantes d’Aldabra;
- Des dizaines de tortues imbriquées, espèce de tortue marine;
- Une avifaune estimée à plus de 2 000 oiseaux exotiques.
Parmi les espèces citées par les sources, on trouve notamment le pigeon hollandais (Hollandais pigeon) et le fody rouge de Madagascar, petit oiseau au plumage vif. Certains observateurs estiment que Moyenne abrite plus d’espèces végétales au kilomètre carré que n’importe quel autre parc national au monde.
Les règles posées par la fondation sont strictes : jamais plus de 50 visiteurs à la fois sur l’île, y compris en pleine saison touristique. Une petite halte pour les visiteurs a été construite, mais aucun hôtel, aucune villa privée, aucune parcelle mise en vente.
Limité à 50 visiteurs simultanés, Moyenne reste un îlot de calme : pas d’hôtels, pas de villas, seulement des sentiers, des tortues et la forêt.
Sur sa propre tombe, installée à côté de celle de son père, Brendon Grimshaw a fait graver cette phrase : « Moyenne lui a appris à ouvrir les yeux sur la beauté qui l’entourait et à dire merci à Dieu. » Dans son testament, il demande que l’île soit maintenue comme « lieu de prière, de paix, de tranquillité, de détente et de connaissance » pour les Seychellois et les visiteurs étrangers, quelle que soit leur origine.
Quelle situation pour les îles et espaces naturels protégés en France ?
Pour un lecteur français, l’histoire de Moyenne fait écho à la question plus large de la protection des petites îles et des espaces naturels sensibles. En France, la responsabilité de ces territoires revient principalement à l’Office français de la biodiversité, aux parcs nationaux et aux conservatoires régionaux d’espaces naturels.
Il existe, par exemple, le Conservatoire du littoral, un établissement public chargé d’acquérir et protéger des parcelles côtières et insulaires menacées par l’urbanisation. Lorsqu’un site passe sous sa protection, il reste généralement accessible au public, mais l’urbanisation y est très encadrée, voire interdite, dans un esprit proche de ce qui a été mis en place sur Moyenne.
En France métropolitaine comme outre-mer, certains archipels bénéficient d’un statut de protection renforcé, comparable à celui du parc marin de Sainte-Anne aux Seychelles : c’est le cas par exemple de zones intégrées à des parcs nationaux ou à des parcs naturels marins. L’idée est la même qu’à Moyenne : limiter la fréquentation, encadrer les usages, préserver la faune, la flore et les paysages.
Reboiser une île : un travail de fourmi aux effets spectaculaires
Le parcours de Brendon Grimshaw illustre de manière très concrète ce que peut produire une restauration écologique patiente sur un territoire isolé. Replanter des milliers d’arbres et éliminer les espèces envahissantes créent progressivement de nouvelles conditions de vie pour les oiseaux, les tortues et la microfaune.
Sur une petite île, les effets sont particulièrement visibles : la canopée se referme, les sols retiennent mieux l’eau, la température au sol se régule, les espèces indigènes reprennent le dessus. Le retour d’animaux emblématiques, comme les tortues géantes, joue un rôle clé dans cet équilibre : ces grands herbivores contribuent à ouvrir certains espaces, dispersent des graines et façonnent les paysages.
À l’échelle mondiale, l’exemple de Moyenne montre qu’un propriétaire privé peut peser sur la conservation, à condition d’accepter de renoncer à la spéculation et d’associer son projet aux autorités publiques. La création de la fondation, puis l’intégration au parc marin national, ont permis d’ancrer dans le droit ce qui, au départ, n’était que la passion obstinée d’un ancien rédacteur en chef en quête de sens.








