Au Royaume-Uni, à la fin du XIXe siècle, des foules se pressaient pour admirer des marcheurs d’endurance, aidés par une étrange feuille venue des Andes.
Le site britannique History Hit revient sur un épisode méconnu de l’ère victorienne : la folie pour la marche de compétition, appelée « pedestrianism », et l’essor parallèle d’un dopant alors parfaitement légal, la feuille de coca, bien avant la généralisation de la cocaïne en Europe.
Un sport de marche à pied qui remplissait les tribunes
Dans les années 1870 et 1880, en Grande-Bretagne comme aux États-Unis, un sport aujourd’hui oublié déchaînait les passions : la marche de très longue distance, disputée sur piste ou en salle devant un public payant. Les concurrents enchaînaient les tours pendant des heures, parfois pendant plusieurs jours, sous les yeux de milliers de spectateurs.
Parmi ces champions, un nom domine alors les affiches : Edward Payson Weston. Cet Américain devient célèbre en 1861 en parcourant près de 500 miles – environ 800 kilomètres – entre Boston et Washington en un peu plus de dix jours. Une performance qui, pour l’époque, frappe les esprits et lance sa carrière de marcheur professionnel.
Invité en Grande-Bretagne en 1876, Weston participe à une épreuve de 24 heures face au marcheur anglais William Perkins. Près de 5 000 personnes viennent assister à ce duel d’endurance, comme on se rend aujourd’hui à un match de football ou à une grande étape de cyclisme.
Au cœur de cette passion victorienne pour la marche d’endurance, un « secret » circule bientôt : certains champions mâchent des feuilles de coca pour tenir plus longtemps.
La substance qui dopait les champions : la feuille de coca
À l’issue de sa victoire contre William Perkins, Edward Payson Weston reconnaît qu’il n’a pas seulement compté sur son entraînement. Il révèle avoir mâché des feuilles de coca pour soutenir son effort. Cette plante, utilisée depuis des siècles dans les Andes par les populations indigènes, reste alors très exotique aux yeux du public britannique.
La coca est la matière première de la cocaïne, mais à cette époque, ce n’est pas encore le dérivé chimique qui circule, seulement la feuille brute. Dans les sociétés andines, elle se mâche pour réduire la fatigue, atténuer la faim et faciliter le travail en altitude. L’Europe du XIXe siècle, elle, ne commence qu’à peine à s’y intéresser.
Selon l’historien Douglas Small, invité par History Hit, l’aveu de Weston fait basculer la coca dans une autre dimension en Grande-Bretagne. Jusque-là, la plante n’apparaissait que dans quelques récits de voyage sur l’Amérique du Sud. Après cette course, elle devient soudain un sujet de curiosité et d’engouement.
Dans les années qui suivent, la coca gagne progressivement les rayons des négociants de Mincing Lane, au cœur de Londres, haut lieu du commerce du thé et des épices. Des consommateurs viennent y chercher ces feuilles venues de loin, comme on irait acheter du thé noir ou du café.
Un dopant « respectable » dans une société obsédée par la performance
Dans la société victorienne, le culte de l’effort, de la discipline et du progrès imprègne les mentalités. La feuille de coca trouve rapidement sa place dans ce contexte. Douglas Small explique qu’elle est bientôt vantée auprès de différents publics :
- sportifs, marcheurs et cyclistes amateurs ou professionnels ;
- participants à des chasses et parties de tir ;
- propriétaires et entraîneurs de chevaux de course.
Des articles dans le British Medical Journal évoquent ses effets supposés sur le système nerveux : meilleure stabilité des gestes, sensation de confiance accrue, fatigue repoussée. Pour les tireurs, l’argument est simple : des nerfs « stabilisés » permettraient d’améliorer la précision.
La coca circule alors sans mauvaise réputation particulière, au même titre que le thé ou le café. Elle est d’ailleurs parfois présentée comme un stimulant voisin, un peu plus puissant, mais toujours intégré à la vie quotidienne. L’idée d’un « dopage » au sens moderne du terme n’est pas encore structurée : le contrôle des substances dans le sport n’existe pas, et la frontière entre médicament, tonique et produit récréatif reste floue.
Dans l’Angleterre victorienne, mâcher des feuilles de coca pour mieux marcher, tirer ou courir n’a rien de scandaleux : c’est perçu comme un tonique moderne, presque chic.
De la feuille de coca à la cocaïne, l’essor d’un autre « miracle »
À partir de 1884, un tournant s’opère en Europe grâce aux progrès de l’industrie chimique. Les laboratoires parviennent à isoler et à produire à grande échelle l’alcaloïde principal de la feuille de coca : la cocaïne. Cette poudre blanche, bien plus concentrée que la plante brute, promet un effet plus net et plus rapide.
Des médecins et intellectuels s’y intéressent. Le plus célèbre d’entre eux est Sigmund Freud, alors jeune neurologue. Il s’enthousiasme pour les propriétés stimulantes de la cocaïne et envisage même son utilisation pour sevrer des patients dépendants à la morphine. Dans le monde médical, la substance s’impose surtout comme un anesthésique local très efficace, notamment en chirurgie ophtalmologique.
Progressivement, la coca brute, mâchée par les marcheurs victoriens, passe au second plan. La cocaïne, plus facile à doser et à transporter, s’installe dans les cabinets médicaux, mais aussi dans certains cercles bourgeois comme excitant mondain. Un siècle plus tard, le contexte aura radicalement changé : la cocaïne fait partie des stupéfiants les plus surveillés et criminalisés au monde.
Une pratique sportive en avance… sur le dopage moderne
En rétrospective, l’usage de la coca par les marcheurs victoriens ressemble à une préfiguration du dopage contemporain dans le sport. Les ingrédients principaux sont déjà là :
La différence majeure tient au regard social : ces pratiques ne sont pas interdites, ni même cachées. Un champion comme Weston peut parler publiquement de son recours à la coca sans craindre de sanction ni de scandale. La question morale ne se pose pas encore en termes d’« équité sportive ».
Les marcheurs victoriens ont expérimenté, sans le savoir, une forme précoce de dopage, à une époque où la science et la morale n’avaient pas encore fixé de lignes rouges.
Ce que cela évoque pour la France d’aujourd’hui
En France, l’usage de la feuille de coca reste marginal et très encadré. Le cadre légal ne distingue pas la plante brute de la cocaïne lorsqu’il s’agit de consommation à des fins psychotropes : les deux sont associés aux stupéfiants et soumis à une réglementation stricte. L’image de la cocaïne est désormais liée aux risques d’addiction, aux problèmes de santé et au trafic.
Dans le domaine sportif, l’Agence française de lutte contre le dopage, en lien avec les règles internationales, interdit l’usage de la cocaïne en compétition. Des contrôles sont régulièrement effectués lors des grandes épreuves d’athlétisme, de cyclisme, de football ou d’autres disciplines. Un résultat positif peut entraîner suspension, annulation de résultats et forte atteinte à la réputation du sportif.
Comparer la situation actuelle en France à celle de l’Angleterre victorienne montre l’ampleur du changement : ce qui était perçu comme un « tonique » acceptable au XIXe siècle serait aujourd’hui qualifié de dopage, passible de sanctions sportives et pénales.
Comprendre la différence entre feuille de coca et cocaïne
| Produit | Origine | Forme d’usage | Effets recherchés |
|---|---|---|---|
| Feuille de coca | Plante cultivée principalement dans les Andes | Mâchée ou utilisée en infusion dans les régions d’origine | Réduction de la fatigue, légère stimulation, diminution de la sensation de faim |
| Cocaïne | Alcaloïde extrait chimiquement de la feuille | Poudre purifiée, utilisée autrefois en médecine, aujourd’hui surtout comme drogue illicite | Stimulation intense, euphorie, anesthésie locale, mais aussi fort potentiel addictif |
Dans l’Angleterre victorienne, les marcheurs consommaient la forme la moins concentrée, la feuille brute. Les effets existaient mais restaient plus modérés que ceux de la cocaïne raffinée. Cela suffit pourtant à créer une véritable mode, notamment dans les milieux sportifs et chez certains amateurs de chasse.
La bascule vers la cocaïne, plus tard dans le XIXe siècle, tient à la montée en puissance des industries chimiques européennes, capables de transformer une ressource végétale en substance standardisée, plus maniable pour les médecins… et plus risquée pour les consommateurs.
Un héritage qui interroge notre rapport aux performances
L’engouement victorien pour la marche d’endurance, et l’usage de la coca par ses champions, éclaire sous un jour particulier nos débats actuels sur le dopage. L’histoire racontée par History Hit rappelle que la tentation d’augmenter artificiellement ses capacités physiques accompagne le sport depuis qu’il existe sous une forme professionnelle ou médiatisée.
Pour un lecteur français, ce détour par la Grande-Bretagne du XIXe siècle met en perspective la situation actuelle : aujourd’hui, les instances sportives encadrent strictement les produits utilisés par les athlètes, mais la recherche de la performance maximale reste un moteur puissant. À l’époque de Weston, la feuille de coca semblait une innovation inoffensive. Un siècle et demi plus tard, la cocaïne symbolise au contraire les dérives les plus sombres liées aux drogues et au dopage.








