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Il a plongé 6 heures par jour pendant 6 ans dans le noir complet : ce scaphandrier a sauvé la cathédrale de Winchester de l’effondrement

Un scaphandrier en combinaison étanche et casque de plongée émerge de l'eau boueuse sous les fondations de la cathédrale de Winchester.

Au début du XXe siècle, en Angleterre, un scaphandrier a passé des années sous la cathédrale de Winchester pour empêcher l’édifice de s’affaisser.

En s’appuyant sur le récit publié par le média en ligne espagnol La Brújula Verde, voici comment William Walker, plongeur professionnel, a littéralement consolidé à mains nues l’une des plus grandes cathédrales d’Angleterre, travaillant des milliers d’heures dans une eau boueuse et noire pour la sauver d’un effondrement annoncé.

Une cathédrale géante construite sur un sol trop mou

La cathédrale de Winchester, dans le Hampshire, au sud de l’Angleterre, s’étend sur près de 5 000 m². Elle est l’une des plus vastes d’Europe du Nord et détient un record de longueur, avec environ 170 mètres. Son histoire remonte à 1079, lorsque l’évêque Walkelin, nommé par Guillaume le Conquérant, lance le chantier. Elle devient rapidement un lieu de pouvoir, accueillant les tombes de rois comme Canut et son épouse Emma de Normandie.

Au fil des siècles, l’édifice évolue. Le style gothique, introduit au début du XIIIe siècle, domine aujourd’hui, et la cathédrale sert de décor à des moments majeurs de l’histoire anglaise, comme le mariage de Marie Ire Tudor avec Philippe II d’Espagne. Elle subit aussi les violences de la guerre civile anglaise au XVIIe siècle, avant une grande campagne de restauration au XIXe siècle qui permet notamment d’y enterrer la romancière Jane Austen.

Au tournant du XXe siècle, un danger bien plus sournois apparaît : le bâtiment commence à se fissurer. De larges crevasses se forment dans les murs, parfois suffisamment grandes pour qu’un enfant puisse s’y glisser. Les parois se bombent, des pierres se détachent régulièrement. La structure semble glisser et s’enfoncer, au point que les spécialistes redoutent un effondrement partiel, voire total.

Les ingénieurs constatent que la cathédrale repose sur un sol argileux trop mou, posé sur une ancienne « balsa » de bois en train de pourrir.

Des fouilles menées au début des travaux montrent que les Normands ont bâti la cathédrale sur une sorte de radeau de bois de hêtre, une plate-forme de troncs superposés d’environ 38 centimètres d’épaisseur. Cette technique permettait de stabiliser un édifice lourd sur un terrain humide. Mais, près d’un millénaire plus tard, une partie du bois est dégradée. La construction s’enfonce lentement dans l’argile.

Un chantier de sauvetage qui tourne au casse-tête

À l’été 1905, le doyen de la cathédrale, William Furneaux, fait appel à un architecte renommé, Thomas Graham Jackson. Après diagnostic, celui-ci confirme la gravité de la situation et décide de faire étayer les murs avec du bois, avant de proposer un vaste plan de consolidation. Le coût estimé dépasse 20 000 livres, somme considérable pour l’époque.

Ne souhaitant pas assumer seul la responsabilité d’un tel projet, Jackson s’adjoint un ingénieur expérimenté, Francis Fox, qui a déjà travaillé sur la cathédrale Saint-Paul à Londres. Ensemble, ils imaginent de nouveaux fondations en profondeur. Les fouilles révèlent trois couches successives sous le bâtiment : l’argile, puis une couche de tourbe, et enfin, plus bas, un épais lit de gravier de plus de cinq mètres, suffisamment stable pour servir d’ancrage.

Le plan est clair : creuser des tranchées sous la cathédrale, atteindre le gravier et y construire des piliers en béton et en brique pour remplacer progressivement le vieux radeau de bois. Parallèlement, les fissures visibles sont injectées de lechada, un coulis fluide de ciment, chaux et plâtre, projeté à l’aide d’une machine à air comprimé conçue par l’ingénieur James Henry Greathead, connu pour ses travaux sur le métro de Londres.

Mais un problème majeur surgit : en perçant la couche de tourbe, les équipes rompent un « bouchon » naturel qui retenait les eaux souterraines du proche cours d’eau, la rivière Itchen. Le niveau de la nappe phréatique remonte brutalement de plus de quatre mètres et inonde les tranchées. La cathédrale se retrouve littéralement entourée de fossés pleins d’eau.

Le pompage de l’eau déstabilise le terrain et accentue l’affaissement, plongeant le chantier dans une impasse.

Fox s’oppose d’abord au pompage, craignant d’aggraver la situation. Jackson impose finalement d’utiliser des pompes. Les faits lui donnent raison à moitié : l’eau recule, mais le mouvement du sol s’accélère, une couche de limon calcaire étant déstabilisée entre la tourbe et le gravier. Continuer représente un risque. Arrêter aussi. Il faut une autre solution.

La décision folle : faire intervenir un scaphandrier

Au printemps 1906, Fox propose une idée radicale : engager un plongeur professionnel pour travailler dans les tranchées désormais remplies d’eau. Sa mission serait de retirer à la main la tourbe et les sédiments, puis de disposer des sacs de ciment directement sur le fond, afin de bloquer l’eau et de reconstituer un socle étanche et solide.

Le travail s’annonce extrêmement pénible : l’eau est opaque, chargée de boue, sans aucune visibilité. L’espace est réduit, les parois instables, la profondeur d’environ six mètres. Le plongeur devra évoluer dans le noir total, presque à l’aveugle, dans un équipement de plus de 90 kilos, en alignant soigneusement les sacs de ciment pour obtenir un mur compact.

Les responsables du chantier se tournent vers un spécialiste reconnu : William Walker, de son vrai nom William Robert Bellenie, né en 1869 à Newington, dans le Surrey. Formé dès 1887 dans les ateliers de la Royal Navy à Portsmouth, il obtient en 1892 son certificat de plongée en eau profonde.

Le parcours d’un professionnel des interventions à risque

Walker travaille pour la société Siebe Gorman & Company, pionnière du matériel de plongée et de respiration. L’entreprise est notamment à l’origine du fameux « scaphandre standard » : un casque en métal relié en surface par un tuyau d’alimentation en air, combiné à une combinaison étanche en caoutchouc et toile, avec des chaussures plombées pour rester au fond.

Son expérience est impressionnante. Il participe à des opérations de sauvetage de navires, comme le naufrage du SS Dordone, mais aussi à des interventions en milieu minier, notamment dans une mine galloise inondée, River Level Colliery, en 1896. Il prend part à la construction du tunnel de Blackwall, sous la Tamise, intervient aux nouveaux chantiers navals de Gibraltar et au Royal Victoria Dock. Il collabore aussi avec le physiologiste Sir Leonard Hill à l’élaboration de tables de décompression pour plongeurs.

Pour Fox, Walker est l’homme de la situation : un plongeur habitué aux opérations longues, complexes et dangereuses, en milieu confiné.

Lorsqu’il est contacté pour Winchester, Walker traverse une période personnelle difficile. Sa première épouse, Alice Fowler, qu’il a épousée en 1893 et avec qui il a eu quatre fils, vient de mourir. Malgré ce deuil, il accepte d’endosser cette mission hors norme.

Six ans à travailler dans le noir parmi les cadavres

Une fois équipé, Walker commence une routine qui va durer environ six ans. Chaque jour de la semaine, il descend entre six et sept heures dans les tranchées noyées sous la cathédrale. L’eau y est trouble, saturée de boue en suspension. Aucune lumière ne pénètre. Walker travaille en tâtonnant, sans gants, guidé uniquement par le toucher.

Le nombre de tranchées prévues explose : on passe d’une cinquantaine au départ à 235. Dans chacune, Walker doit effectuer trois tâches successives :

  • retirer manuellement la tourbe, les sédiments et les restes de bois pourri ;
  • empiler méthodiquement des sacs de ciment pour former un barrage étanche face à l’eau souterraine ;
  • une fois le ciment durci et l’eau bloquée, permettre l’installation de pompes pour assécher entièrement la zone.

Une fois la tranchée vidée, les maçons prennent le relais. Ils construisent alors de nouveaux appuis en briques et en blocs de béton jusqu’à la base des murs de la cathédrale. Walker place, selon les estimations, environ 25 000 sacs de ciment, 114 900 blocs de béton et quelque 900 000 briques au cours de ces années de travail, relate La Brújula Verde.

L’environnement est particulièrement éprouvant. Sous la cathédrale se trouvait un ancien cimetière médiéval. Walker se retrouve régulièrement au milieu d’ossements et de corps en décomposition, dérangés par les excavations et flottant autour de lui. L’atmosphère évoque une fosse funéraire liquide, à laquelle s’ajouten la fatigue, le froid et le poids du scaphandre.

Walker descend chaque jour sous l’édifice religieux, au milieu de l’eau boueuse et des restes humains, pour consolider pierre après pierre les fondations.

Son équipement, proche de 91 kilos, l’oblige à des pauses fréquentes pour ne pas s’épuiser. Ses moments de repos restent courts : il prend à peine le temps de manger quelque chose et d’allumer sa pipe, souvent sans enlever le reste du scaphandre, seulement le casque.

Le dernier bloc de béton est posé en août 1911. À cette date, les nouvelles fondations atteignent la couche de gravier profonde et la cathédrale, stabilisée, ne menace plus de s’affaisser. Les objectifs du plan Fox-Jackson sont atteints, en grande partie grâce à la ténacité du scaphandrier.

Un rythme de vie éreintant, une reconnaissance royale

Pendant ces six années, Walker ne s’accorde qu’un répit hebdomadaire. Il ne travaille pas le week-end, mais son « repos » reste très physique. Le vendredi, à la fin de la journée, il enfourche son vélo à Winchester et parcourt environ 110 kilomètres jusqu’à sa maison de South Norwood, dans la banlieue de Londres, pour rejoindre sa famille. Le lundi matin, il repart en train vers la cathédrale.

Entre-temps, sa vie familiale se recompose. En 1907, alors qu’il est déjà engagé sur le chantier de Winchester, il se remarie avec sa belle-sœur, Florence Anna Way. Ensemble, ils auront six enfants, dont trois filles nées pendant les années de travaux à la cathédrale.

En 1912, une fois la menace écartée, une cérémonie d’action de grâce est célébrée à la cathédrale de Winchester par l’archevêque de Canterbury. Le roi George V assiste à l’office. Il offre à Walker un bol en argent en forme de rose et le fait entrer dans la Royal Victorian Order, une distinction qui récompense les services personnels rendus au souverain et à la famille royale. Les journaux britanniques rappellent alors que Walker avait été l’un des instructeurs de plongée du futur roi lorsqu’il était cadet dans la marine.

Fidèle à sa modestie, Walker confie à la presse qu’il s’agissait d’un « travail simple » qui nécessitait seulement « beaucoup de soin ».

Après Winchester, il reprend ses activités de plongeur jusqu’en 1918. Cette année-là, la grippe dite « espagnole » l’emporte à l’âge de 49 ans. À Winchester, un buste installé dans les jardins de la cathédrale rend hommage à celui qui « a sauvé la cathédrale de ses mains ».

Ce que signifiait être scaphandrier au début du XXe siècle

Le travail de Walker illustre les contraintes des plongeurs de cette époque. Le scaphandre lourd limite les mouvements et complique le retour à la surface. L’alimentation en air repose sur une pompe actionnée en surface. Une défaillance ou une mauvaise gestion de la pression peuvent avoir des conséquences graves.

Les plongeurs de travaux publics, comme Walker, intervenaient souvent :

  • dans des rivières polluées ou chargées de sédiments ;
  • dans des tunnels ou ouvrages en construction ;
  • sur des épaves, pour des opérations de sauvetage ou de récupération ;
  • sur des ouvrages portuaires et des quais.

Les risques incluent les accidents de décompression, les chutes de blocs ou de matériaux, les engins instables, sans compter l’isolement psychologique d’un travail effectué dans le noir, loin de la surface, avec des moyens de communication rudimentaires.

Et en France, qui protège les grands monuments des sols instables ?

La situation de Winchester rappelle des cas français où le sous-sol menace des édifices anciens. En France, la surveillance et la sauvegarde des grands monuments relèvent notamment des architectes des bâtiments de France et des services chargés des monuments historiques. Lorsqu’un édifice est menacé par des désordres structurels, des spécialistes interviennent : ingénieurs géotechniques, entreprises de fondations spéciales, bureaux d’études structure.

Les techniques actuelles diffèrent de celles employées à Winchester au début du XXe siècle. Pour stabiliser le terrain, des solutions comme les micropieux, les injections de coulis de ciment ou les parois moulées sont souvent utilisées. Elles permettent de renforcer le sous-sol sans forcément creuser de grandes tranchées ouvertes sous les bâtiments. Les interventions sous eau existent encore, notamment pour les ponts, les quais ou certains ouvrages souterrains, mais se font avec du matériel de plongée moderne ou des robots.

En France, les scaphandriers professionnels continuent d’intervenir sur des chantiers complexes, par exemple pour des inspections de piles de ponts, des travaux sur les ports ou des réparations en milieu immergé. Leur statut se rapproche de celui des ouvriers hautement qualifiés du bâtiment et des travaux publics, avec des formations spécifiques à la plongée professionnelle.

Une prouesse technique et humaine toujours étudiée

Le cas de Winchester est resté un exemple classique de consolidation d’édifice en terrain difficile. Les archives de la cathédrale, les travaux d’historiens locaux comme David Rymill, ou encore les ouvrages consacrés à Walker, continuent de documenter cette opération inédite, où un seul plongeur a assuré la majeure partie du travail sous l’eau.

Pour les ingénieurs comme pour les archéologues du bâti, l’intervention de Walker illustre l’importance de bien connaître la géologie locale avant d’entreprendre des travaux lourds sous des monuments anciens. Elle rappelle aussi qu’une solution technique peut parfois reposer sur la capacité d’un homme à travailler dans des conditions extrêmes, jour après jour, avec une discipline presque militaire.

Au-delà de l’exploit individuel, l’histoire met en lumière un point souvent méconnu : la survie des grands monuments historiques dépend autant des grandes décisions architecturales que de gestes répétitifs, patients, effectués loin des regards. À Winchester, ces gestes ont eu lieu dans une eau noire, six heures par jour, pendant six ans.

Questions fréquentes

Pourquoi la cathédrale de Winchester s'enfonçait-elle ?

Elle reposait sur un radeau de bois de hêtre d'environ 38 centimètres d'épaisseur construit par les Normands pour stabiliser l'édifice sur un terrain argileux humide. Après un millénaire, ce bois s'était partiellement dégradé, causant un affaissement lent et l'apparition de fissures.

Qui était William Walker ?

William Walker (1869 après) était un scaphandrier professionnel britannique formé par la Royal Navy en 1887. Il avait une expérience impressionnante en opérations de sauvetage maritime, minière et dans la construction de tunnels avant d'être engagé pour Winchester.

Comment Walker a-t-il consolidé la cathédrale ?

Équipé d'un scaphandre standard de plus de 90 kilos, il a travaillé dans les tranchées inondées sous la cathédrale, retirant à la main la tourbe et les sédiments, puis disposant des sacs de ciment sur le fond pour créer un socle étanche et stable.

Pendant combien de temps Walker a-t-il travaillé à Winchester ?

Il a effectué cette mission pendant six ans (1906 à 1912 environ), plongeant en moyenne 6 heures par jour dans une eau opaque et boueuse sans visibilité.

Quel était le coût estimé du projet de sauvetage ?

Le plan initial de consolidation proposé par l'architecte Thomas Graham Jackson dépassait 20 000 livres sterling, une somme considérable pour l'époque du début du XXe siècle.
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