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Ils coupent les câbles des capteurs routiers en pleine nuit : ce que ces militants croient vraiment à propos de ces boîtiers

Femme perchée sur une échelle télescopique coupant les câbles d'un capteur routier au-dessus d'un feu tricolore, la nuit, avec des militants filmant la scène.

Au Royaume-Uni, des militants s’en prennent de nuit aux capteurs installés sur les feux tricolores, convaincus qu’ils cachent une technologie bien plus inquiétante.

Dans plusieurs villes anglaises, des boîtiers discrets fixés au-dessus des feux tricolores cristallisent la colère d’un petit mouvement militant. Ces capteurs, censés fluidifier la circulation, sont vus par certains comme des armes électroniques et des outils de surveillance de masse. Le quotidien britannique The Guardian a retracé cette croisade singulière, qui inquiète les autorités et intrigue les chercheurs.

Une échelle, une paire de pinces et des fils sectionnés en pleine nuit

La scène se déroule à Ilfracombe, dans le comté de Devon, au sud-ouest de l’Angleterre. Sur une rue calme, une femme d’un certain âge, vêtue d’un imperméable rouge et d’un pantalon raccourci, est perchée en haut d’une grande échelle télescopique. À la main, une petite pince coupante. Sa cible : les câbles d’un boîtier fixé au sommet d’un ensemble de feux tricolores.

En bas, un homme aux cheveux gris, café à emporter à la main, maintient l’échelle. D’autres, téléphone braqué sur la scène, filment et encouragent. On entend un homme lancer : « Oui, c’est comme ça qu’il faut faire. Coupe juste les fils. » Le tout est ensuite diffusé sur les réseaux sociaux, après l’incident survenu le 28 août.

Les images font rapidement le tour des groupes militants et des plateformes. Pour certains internautes, il s’agit d’un simple acte de vandalisme. La police arrêtera ensuite une femme sexagénaire et un homme septuagénaire, placés en liberté conditionnelle pour suspicion de dégradation volontaire et mise en danger des usagers de la route.

D’autres, au contraire, encensent la démarche. Dans les commentaires d’une page de soutien, on peut lire : « Tous les héros ne portent pas de cape ». Un autre internaute réclame déjà de nouvelles actions : « Bideford et Barnstaple ensuite, s’il vous plaît. »

Pour ces militants, sectionner des câbles de capteurs routiers équivaut à neutraliser une menace dissimulée sur la voie publique.

Les « Blade Runners », croisés autoproclamés contre les boîtiers

Le petit groupe qui revendique ces actions se fait appeler les « Blade Runners ». Leur conviction : les capteurs et « scanners » de trafic installés au-dessus des feux ne servent pas seulement à réguler la circulation.

Dans leurs discours, ces boîtiers abriteraient des « armes électroniques à réseau phasé » capables, selon eux :

  • d’assurer une surveillance de masse permanente,
  • d’émettre des ondes nocives,
  • de provoquer des cancers,
  • d’entraîner des démences,
  • voire de causer des morts subites.

Ces militants s’inscrivent dans une mouvance plus large qui, ces dernières années, a déjà visé d’autres infrastructures perçues comme intrusives : caméras de zones à faibles émissions dans le Grand Londres (le dispositif Ulez) ou encore antennes 5G, accusées par des rumeurs d’avoir propagé le Covid.

Cette défiance se nourrit d’une même idée : derrière chaque caméra urbaine se cacherait un projet de contrôle global, imposé par les autorités ou de puissants acteurs privés.

Une vague de dégradations bien au-delà d’Ilfracombe

Le cas d’Ilfracombe n’est pas isolé, rappelle The Guardian. En mai, la police de Cambridge, ville universitaire de l’est de l’Angleterre, lance un appel à témoins après la détérioration de près de 200 unités de détection de trafic. Les boîtiers ont été systématiquement ciblés.

La même période, à Sleaford, dans le Lincolnshire, dix dispositifs sont vandalisés en une semaine. Le conseil local balaie alors les justifications conspirationnistes, qualifiées de « ridicules ».

Plus au nord, dans le comté de Durham, un retraité doit être jugé, soupçonné d’avoir endommagé des unités installées sur huit carrefours à feux. Partout, le même schéma : des équipements techniques discrets deviennent des symboles, puis des cibles.

En quelques mois, plusieurs centaines de capteurs routiers auraient été endommagés dans différentes régions d’Angleterre, au nom d’une même croyance : celle d’un complot technologique.

À quoi servent vraiment ces capteurs au-dessus des feux tricolores ?

Pour les spécialistes interrogés par le journal britannique, cette hostilité surprend. Susan Grant-Muller, professeure en technologies et informatique à l’Institut d’études des transports de l’université de Leeds, rappelle que ce type de technologie « existe, dans sa forme la plus basique, depuis la fin des années 1970 ».

Contrairement à ce que pensent leurs détracteurs, les militants ne s’en prennent pas aux feux tricolores eux-mêmes. Ils visent les capteurs installés au-dessus ou à côté, qui complètent le traditionnel système rouge-ambre-vert.

Ces dispositifs servent notamment à :

  • détecter la présence de véhicules à un carrefour,
  • compter le volume de trafic,
  • évaluer la longueur des files d’attente,
  • adapter la durée des feux pour fluidifier la circulation,
  • intégrer, dans certains cas, la présence de piétons.
  • La professeure insiste sur un point : « Les caméras n’enregistrent aucune donnée personnelle. Elles ne filment pas les visages ni aucun détail des voitures. Elles détectent seulement qu’il y a quelque chose là, une voiture ou une personne, et la longueur de la file d’attente. »

    Ces systèmes ne sont d’ailleurs pas installés partout. Ils apparaissent surtout aux carrefours qui connaissent déjà des problèmes récurrents de circulation, souvent à la demande des riverains inquiets des embouteillages.

    Un outil vu comme un progrès par les défenseurs des piétons

    Les capteurs ne servent pas seulement les automobilistes. L’association Living Streets, qui milite au Royaume-Uni pour la sécurité des piétons, y voit un levier précieux.

    Sa directrice des affaires externes, Tanya Braun, souligne qu’« une meilleure technologie de suivi améliore la sécurité des piétons aux feux et passages piétons, en particulier lorsque des outils de contrôle sont utilisés dans le cadre d’une approche globale de la sécurité routière ».

    Une caméra capable de repérer un groupe de piétons qui attend ou un flux important de véhicules permet, par exemple, d’ajuster plus finement la durée du feu vert pour traverser.

    Ce que voient les militants Ce que décrivent les experts
    Armes électroniques dissimulées Capteurs de présence et de volume de trafic
    Outil de surveillance de masse Absence de collecte de données personnelles
    Risque de cancer et de mort subite Technologie utilisée depuis les années 1970
    Symbole d’un contrôle généralisé Outil pour fluidifier et sécuriser la circulation

    Une peur qui s’inscrit dans la théorie du « grand reset »

    Pour comprendre cette méfiance radicale, The Guardian donne la parole à Clare Birchall, professeure de culture contemporaine au King’s College de Londres, spécialiste des liens entre technologie et pensées complotistes.

    Selon elle, ces théories autour des scanners de trafic s’intègrent dans une inquiétude beaucoup plus large vis-à-vis de la surveillance et des restrictions de libertés individuelles. Les croyants parlent parfois d’un « grand reset », une « super-conspiration » qui relierait des phénomènes très différents.

    « Ces super-conspirations rassemblent toutes sortes d’éléments pour donner une forme à tout un tas d’angoisses et de peurs différentes », analyse-t-elle. Elle constate une inquiétude diffuse autour de la technologie : datacenters, collecte massive d’informations, algorithmes opaques.

    Pour Clare Birchall, les théories complotistes fonctionnent souvent comme une critique populaire de la technologie et du pouvoir, une façon imparfaite de mettre en mots un sentiment de dépossession.

    « Je ne suis pas du tout surprise que certaines personnes aient besoin de construire un récit pour s’y retrouver, explique-t-elle, parce que nous sommes tellement dépossédés lorsqu’il s’agit de la collecte de nos données ou de ce qu’il en est fait. »

    Pourquoi ces théories séduisent-elles une partie du public ?

    Le psychologue cognitif Stephan Lewandowsky, professeur à l’université de Bristol, rappelle que ce type de croyances émerge souvent après des événements inquiétants. Quand la réalité paraît incontrôlable ou chaotique, attribuer la faute à un groupe de « malfaiteurs » peut procurer un certain réconfort.

    « Si vous pouvez attribuer cela à une bande de gens mal intentionnés qui sont responsables, cela peut fournir un réconfort psychologique à certaines personnes, car elles préfèrent que des gens mauvais fassent des choses mauvaises plutôt que d’accepter que le monde contienne des événements largement aléatoires que vous ne pouvez pas contrôler », explique-t-il.

    Dans le cas des capteurs routiers, la technicité des équipements et leur caractère discret nourrissent la suspicion. L’installation de nouveaux boîtiers sans explication claire peut être vécue comme une intrusion, surtout dans un contexte où les scandales liés aux données personnelles se multiplient.

    Que peut provoquer la destruction de ces capteurs ?

    Au-delà du débat d’idées, les gestes de sabotage ont des conséquences très concrètes. Des capteurs hors service peuvent :

    • désynchroniser les cycles des feux tricolores ;
    • allonger les temps d’attente aux carrefours ;
    • créer des embouteillages inattendus ;
    • augmenter le risque d’accidents, notamment pour les piétons ;
    • mobiliser policiers et techniciens pour des réparations coûteuses.

    Les autorités britanniques évoquent aussi la qualification pénale : dégradation de biens publics, voire mise en danger de la vie d’autrui lorsque le fonctionnement normal d’un carrefour est perturbé.

    Capteurs de trafic et surveillance : où en est la France ?

    En France, les grandes agglomérations utilisent aussi des capteurs aux carrefours pour ajuster les feux tricolores, via des systèmes de régulation coordonnée. Les technologies diffèrent : boucles magnétiques dans la chaussée, radars de présence, caméras de détection, voire capteurs communicants reliés à des logiciels d’optimisation.

    Comme au Royaume-Uni, ces dispositifs cherchent avant tout à :

    • réduire les bouchons aux heures de pointe ;
    • limiter les arrêts et redémarrages intempestifs ;
    • améliorer la sécurité aux intersections complexes ;
    • favoriser parfois les bus ou les trams avec des feux prioritaires.

    Les villes françaises ont, en parallèle, déployé des caméras de vidéoprotection et des dispositifs de lecture automatisée des plaques d’immatriculation, notamment liés aux zones à faibles émissions. Ces systèmes, encadrés par le code de la route et le code de la sécurité intérieure, ne peuvent pas être assimilés juridiquement à de simples capteurs de trafic, même s’ils cohabitent parfois sur les mêmes mâts.

    La réglementation française encadre l’usage des données personnelles via la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Les collectivités doivent déclarer ou documenter leurs dispositifs de surveillance et limiter les finalités de traitement des données. Un capteur de présence sans enregistrement d’image n’entre pas dans le même cadre qu’une caméra de vidéosurveillance enregistrant des visages.

    Ce que révèlent ces attaques sur notre rapport à la technologie urbaine

    Cette vague de sabordage d’équipements au Royaume-Uni met en lumière une fracture croissante autour de la ville connectée. D’un côté, des ingénieurs, collectivités et associations qui voient dans ces boîtiers des outils d’optimisation et de sécurité. De l’autre, un public méfiant, parfois prêt à y voir les premiers maillons d’un filet de surveillance généralisée.

    La notion de « réseau phasé » invoquée par certains militants renvoie d’ailleurs à une technologie bien réelle, utilisée dans des domaines comme le radar ou certaines antennes de télécommunication. Mais transposer cette idée à des capteurs de trafic basiques illustre un glissement : une technologie complexe sert de support à des scénarios extrêmes, détachés de l’usage concret des appareils visés.

    Ce décalage souligne un enjeu central pour les pouvoirs publics : expliquer clairement à quoi servent ces installations routières, quelles données elles collectent réellement, qui peut y accéder et sous quelles garanties. Faute de réponses perçues comme crédibles, le moindre boîtier anonyme peut devenir l’écran sur lequel se projettent les peurs du moment, avec parfois, à la clé, une simple paire de pinces et des câbles sectionnés en pleine nuit.

    Questions fréquentes

    Qu'est-ce que les « Blade Runners » ?

    C'est un petit groupe militant britannique qui revendique les destructions de capteurs routiers. Ils croient que ces boîtiers abritent des armes électroniques et des outils de surveillance de masse, et ils les considèrent comme des menaces à neutraliser.

    À quoi servent réellement ces capteurs sur les feux tricolores ?

    Ces capteurs, existant depuis la fin des années 1970, détectent la présence de véhicules et de piétons, comptent le volume de trafic et évaluent la longueur des files d'attente pour adapter automatiquement la durée des feux et fluidifier la circulation. Ils ne collectent aucune donnée personnelle ni ne filment les visages.

    Quels dégâts ont été causés par ces militants ?

    Plusieurs centaines de capteurs routiers auraient été endommagés en quelques mois dans différentes régions d'Angleterre. À Cambridge seul, près de 200 unités ont été détériorées en mai, et d'autres cas ont été signalés à Sleaford et Durham.

    Comment ces croyances s'inscrivent-elles dans un contexte plus large ?

    Ces militants font partie d'une mouvance plus large qui, ces dernières années, a visé d'autres infrastructures (caméras Ulez à Londres, antennes 5G) en les percevant comme des outils de contrôle global imposés par les autorités ou des acteurs privés.

    Des militants ont-ils été arrêtés ?

    Oui, à Ilfracombe, une femme sexagénaire et un homme septuagénaire ont été arrêtés et placés en liberté conditionnelle pour suspicion de dégradation volontaire et mise en danger des usagers de la route après l'incident du 28 août.
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