Aux États-Unis, des psychologues décrivent comment des hommes paraissent se fermer émotionnellement, alors qu’ils manquent souvent surtout de mots justes.
Le site américain Global English Editing s’est penché sur une scène du quotidien : ces moments où un homme lâche un laconique « je ne veux pas en parler » et coupe court à la discussion. Derrière ce silence, des psychologues voient moins un refus qu’une difficulté profonde à nommer certaines émotions, héritée de l’éducation et des codes de la virilité. Un phénomène qui résonne aussi pour de nombreux couples en France.
Un silence qui ressemble à un mur, mais qui n’en est pas toujours un
La scène décrite par Global English Editing est familière. Une question délicate est posée. La personne visée se fige, le regard se perd dans le vide, la mâchoire se crispe. Puis tombent cinq mots qui coupent court à tout échange : « Je ne veux pas en parler. »
Ce type de réponse sonne souvent comme une porte qui claque. Le ton paraît froid, le moment mal choisi, précisément lorsque l’autre attend plus d’ouverture. L’article rappelle toutefois qu’une partie de la psychologie masculine invite à entendre tout autre chose : non pas un « je refuse », mais un « je n’ai pas les mots ».
Pour de nombreux hommes, « je ne veux pas en parler » signale d’abord qu’ils ne disposent pas encore du vocabulaire pour ce qu’ils ressentent.
Cette différence de lecture change tout. Deux personnes peuvent vivre la même émotion, mais formuler des phrases radicalement différentes selon la richesse de leur vocabulaire émotionnel. L’une dira : « Je me sens rabaissé », « j’ai eu très peur ». L’autre, face au même tourbillon intérieur, ne trouve rien qui sonne juste… et se retranche derrière le silence.
« Alexithymie masculine normative » : quand la socialisation réduit le vocabulaire des émotions
Pour expliquer ce décalage, le psychologue américain Ronald Levant a proposé un concept devenu une référence : « l’alexithymie masculine normative ». Il ne s’agit pas d’un diagnostic individuel, mais d’un cadre pour décrire une tendance observée à grande échelle.
Son idée : certains hommes apprennent, au fil de leur éducation, à avoir plus de mal à identifier et à décrire leurs émotions, en raison des normes traditionnelles de la masculinité. Dans les recherches menées par Ronald Levant et ses collègues, beaucoup d’hommes disent avoir été découragés d’exprimer leurs émotions par leurs parents, leurs camarades, leurs enseignants ou leurs entraîneurs sportifs.
Le déficit ne concerne pas toutes les émotions. Les études citées dans l’article montrent un trou particulièrement marqué dans deux familles :
Les émotions de vulnérabilité : tristesse, peur, blessure, sentiment d’être atteint.
Les émotions d’attachement : tendresse, besoin de quelqu’un, affection assumée.
Autrement dit, précisément les ressentis que beaucoup de petits garçons apprennent très tôt à ravaler. Pas via un cours magistral, mais par une série de signaux discrets : un sourcil levé, une plaisanterie au mauvais moment, un silence qui désapprouve au lieu d’encourager.
Ce ne sont pas les émotions qui manquent, mais les mots autorisés pour les nommer.
L’article insiste : cette grille de lecture vaut pour un groupe, pas pour chaque individu. Tous les hommes ne fonctionnent pas ainsi, et un « je ne veux pas en parler » n’est pas automatiquement signe d’alexithymie. Mais la récurrence de ce schéma dans les recherches invite à ne plus le balayer d’un revers de main.
Des études qui lient vocabulaire émotionnel et tensions de couple
Global English Editing cite notamment des travaux de la psychologue Emily Karakis, menés avec Ronald Levant, qui se sont concentrés sur les relations amoureuses adultes. Ils définissent l’alexithymie masculine normative comme « l’incapacité des hommes à mettre leurs émotions en mots, supposée résulter de la socialisation masculine traditionnelle ».
Sur un échantillon de 175 hommes, ces chercheurs ont constaté deux grandes associations :
Constat de l’étude
Effet observé dans les relations
Vocabulaire émotionnel limité
Communication perçue comme de moindre qualité
Difficulté à mettre les émotions en mots
Peur de l’intimité plus forte
Les auteurs restent prudents : il s’agit de corrélations, pas d’une preuve que ce manque de mots cause à lui seul les tensions. Impossible, à ce stade, de dire ce qui vient en premier dans la vie de chaque homme. Mais d’autres études, menées sur des groupes différents, retrouvent des variantes du même lien entre vocabulaire émotionnel restreint et difficultés dans les relations proches.
La répétition du même schéma dans plusieurs travaux rend ce phénomène difficile à ignorer pour qui s’intéresse à la vie de couple.
Ce que vit la personne assise « en face du silence »
L’article note que cette explication ne rend pas l’attente plus confortable pour la personne qui se trouve de l’autre côté du « je ne veux pas en parler ». Elle se retrouve face à un mur, toujours en quête d’un mot, d’un signe, d’un début de phrase.
Comprendre les mécanismes en jeu ne supprime pas la frustration, mais donne une autre question de départ. Plutôt que : « Pourquoi tu refuses de me dire ce que tu ressens ? », une interrogation plus ajustée serait : « De quoi aurais-tu besoin pour réussir à mettre ça en mots ? ».
Cette nuance change l’atmosphère de la discussion. Elle ne part plus du procès d’intention, mais d’un constat : l’exercice est difficile, cherchons ensemble comment le rendre possible.
Des pistes concrètes pour aider à trouver les mots
Les psychologues cités esquissent plusieurs leviers pratiques :
Poser des questions plus ciblées : au lieu d’un vaste « comment tu te sens ? », proposer un choix simple, par exemple « est-ce que c’était plutôt de la colère, ou plutôt le sentiment d’être déçu ? ». Cela fournit déjà une partie du vocabulaire.
Soigner le moment : lancer la discussion en plein conflit revient à ajouter du stress à la difficulté. La même question, posée plus tard, au calme, en marchant ou en voiture, sans face-à-face direct, obtient souvent une réponse différente.
Laisser du temps : un vocabulaire émotionnel peut s’élargir, comme une langue étrangère qu’on apprend. Mais il ne se reconstruit pas à la minute où la tension monte.
Global English Editing rappelle que ce travail suppose patience et répétition. Chaque échange un peu plus nuancé ajoute un mot sur « l’étagère intérieure ». Et chaque mot trouvé facilite les suivants.
Pourquoi distinguer cette difficulté d’un simple entêtement
Pour les psychologues interrogés, tout l’enjeu consiste à ne pas confondre cette difficulté réelle avec un refus obstiné. Parler de refus implique que l’homme pourrait parfaitement mettre des mots sur ses émotions, mais qu’il ne le souhaite pas.
Parler de « trou de vocabulaire » place la focale sur des années de socialisation, de petites injonctions à ne pas pleurer, à « se ressaisir », à ne pas montrer qu’on tient à quelqu’un. Ces habitudes se travaillent, mais elles ne disparaissent pas par un simple effort de volonté.
Changer de vocabulaire ne guérit pas une relation en souffrance, mais ouvre parfois une brèche là où tout semblait figé.
L’article souligne qu’un accompagnement professionnel peut devenir nécessaire. Quand chaque tentative de nommer les émotions tourne au blocage, ou quand les deux partenaires ont le sentiment de se heurter au même mur, un thérapeute de couple, ou un psychologue habitué à travailler avec des hommes sur ces questions, peut proposer un cadre et des outils plus adaptés qu’un simple échange à la maison.
En France aussi, un rapport compliqué des hommes aux émotions
Si les recherches citées par Global English Editing sont menées aux États-Unis, la problématique résonne en France. De nombreuses campagnes de prévention parlent désormais de santé mentale masculine, de suicide et de pression liée au modèle du « mec fort », signe que ces enjeux dépassent largement les frontières américaines.
Les psychologues et sexologues français décrivent souvent des schémas proches : garçons encouragés à « tenir bon », à « ne pas faire leur chochotte », hommes adultes en difficulté pour dire qu’ils ont peur, qu’ils se sentent seuls ou qu’ils ont besoin de soutien. Les consultations de psychothérapie voient régulièrement arriver des hommes qui admettent n’avoir « jamais appris » à parler de ce qu’ils ressentent, hors colère ou agacement.
En France, psychiatres, psychologues et thérapeutes de couple restent les principaux interlocuteurs sur ce terrain. Les dispositifs d’écoute anonymes, comme les lignes d’aide psychologique, servent aussi de sas pour ceux qui n’osent pas franchir tout de suite la porte d’un cabinet. Ces espaces offrent un lieu où tester, parfois pour la première fois, des phrases comme « je me sens triste » ou « j’ai peur d’échouer », sans être moqué ni jugé.
Un apprentissage tardif mais possible du langage des émotions
Le concept d’« alexithymie masculine normative » peut sembler intimidant, mais il décrit une réalité assez simple : on ne sait pas nommer ce qu’on n’a jamais entendu nommé. Comme pour une langue étrangère, l’oreille et la bouche doivent s’exercer.
Pour un couple concerné par ces tensions, plusieurs pistes pratiques existent :
Mettre des mots en s’appuyant sur le corps : partir de sensations physiques (« j’ai la gorge serrée », « j’ai le ventre noué ») aide parfois à remonter vers l’émotion sous-jacente.
Utiliser des supports : certains thérapeutes proposent des listes de mots, des cartes d’émotions ou des échelles simples (de 1 à 10) pour structurer ce qui semble confus.
Valoriser chaque effort : un début de phrase maladroit reste un progrès par rapport au silence total.
L’un des risques, pointé par les spécialistes, est de laisser le malentendu s’installer : l’un pense « je suis nul pour en parler », l’autre entend « tu ne comptes pas assez pour que je fasse un effort ». Au fil du temps, ce décalage alimente ressentiment, reproches et éloignement affectif.
À l’inverse, reconnaître explicitement que certains mots manquent, et que ce manque vient d’années de conditionnement, peut devenir un point d’appui. Non pour excuser tout retrait, mais pour ouvrir un chantier commun : apprendre un langage qu’aucun des deux partenaires n’a forcément reçu clé en main dans son enfance.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
C'est un concept du psychologue Ronald Levant décrivant une tendance observée à grande échelle chez certains hommes à avoir plus de mal à identifier et à décrire leurs émotions. Il ne s'agit pas d'un diagnostic individuel, mais d'un cadre expliquant comment les normes traditionnelles de la masculinité peuvent limiter le vocabulaire émotionnel.
Tous les hommes ont-ils ce problème de vocabulaire émotionnel ?
Non, la recherche citée dans l'article insiste que cette grille de lecture vaut pour un groupe, pas pour chaque individu. Tous les hommes ne fonctionnent pas ainsi, et un « je ne veux pas en parler » n'est pas automatiquement signe d'alexithymie.
Comment les émotions de vulnérabilité et d'attachement sont-elles découragées chez les garçons ?
Non pas via un cours magistral, mais par des signaux discrets : un sourcil levé, une plaisanterie au mauvais moment, ou un silence qui désapprouve. Ces petites injonctions à ne pas pleurer et à « se ressaisir » façonnent progressivement l'expression émotionnelle.
Comment mieux communiquer avec quelqu'un qui dit « je ne veux pas en parler » ?
Plutôt que de demander « Pourquoi tu refuses ? », il est préférable de poser une question plus ciblée comme « était-ce plutôt de la colère ou de la déception ? », de choisir un moment calme sans face-à-face direct, et de laisser du temps pour que le vocabulaire émotionnel s'élargisse progressivement.
Y a-t-il un lien entre vocabulaire émotionnel limité et tensions de couple ?
Les études citées montrent deux associations : un vocabulaire émotionnel limité corrèle avec une communication perçue comme moins bonne, et une difficulté à mettre les émotions en mots corrèle avec une peur plus forte de l'intimité. Cependant, il s'agit de corrélations, pas de preuves de causalité directe.