Face à l’essor des « compagnons virtuels », la Chine encadre désormais sévèrement les relations affectives entre habitants et intelligences artificielles.
La Chine vient d’engager un bras de fer inédit avec les intelligences artificielles de compagnie. Selon le magazine brésilien Superinteressante, les autorités chinoises ont instauré cet été un cadre légal strict pour ces services, entraînant la fermeture massive de comptes et d’applications dédiés aux « petits amis » et « amies » virtuels, très populaires auprès des jeunes.
Une première mondiale : encadrer l’amour entre humains et IA
En juillet, la Chine est devenue le premier pays à adopter des lois fédérales sur l’interaction entre humains et « compagnons d’IA ». Ces textes visent des services proposant des amis, conjoints ou membres de famille virtuels, capables de discuter 24 heures sur 24 avec leurs utilisateurs.
Le 15 juillet, date d’entrée en vigueur des règles, plusieurs plateformes majeures se sont retrouvées dans le viseur des autorités. Ont notamment été touchées :
- Doubao, service de ByteDance (maison mère de TikTok) ;
- Qwen, associé au géant Alibaba ;
- Yuanbao, lié à Tencent ;
- Mishi, de NetEase Cloud Music.
En septembre, l’Administration du cyberespace de Chine a indiqué avoir déjà supprimé 49 000 comptes et environ 2 400 sites ou applications liés à ces services. Une purge d’ampleur qui marque un tournant dans la manière dont le pays encadre l’intelligence artificielle conversationnelle à visée affective.
49 000 comptes et 2 400 sites ou applications liés à des compagnons d’IA ont été supprimés en Chine en quelques mois.
Que dit réellement la nouvelle loi chinoise sur les IA de compagnie ?
Dans les médias, la mesure a souvent été résumée par l’idée que « la Chine interdit les petits amis d’IA ». La réalité est plus nuancée. Les textes ne bannissent pas toute forme d’intelligence artificielle de compagnie, mais visent une catégorie bien précise de services : ceux qui proposent une interaction anthropomorphique continue, c’est-à-dire des IA qui se présentent comme des personnes avec identité, histoire, émotions et relation suivie.
Les règles interdisent plusieurs pratiques jugées dangereuses :
- entretenir ou renforcer une dépendance émotionnelle forte de l’utilisateur à l’IA ;
- manipuler les sentiments pour pousser à l’achat, au don ou à certains comportements ;
- perturber ou dégrader les relations humaines réelles de l’utilisateur.
Le cadre est encore plus dur pour les mineurs. Les plateformes n’ont plus le droit de proposer aux jeunes :
- des « parents virtuels » ;
- des « frères ou sœurs virtuels » ;
- des « compagnons virtuels » présentés comme un substitut durable aux relations réelles.
La logique officielle consiste à protéger les adolescents d’un attachement excessif à des personnages numériques, difficile à contrôler et à encadrer par les familles.
Une catastrophe intime pour des milliers d’utilisateurs chinois
Derrière ces chiffres, les effets humains sont lourds. Pour beaucoup de Chinois, ces IA de compagnie n’étaient pas de simples gadgets, mais de véritables points d’ancrage affectifs. Superinteressante rapporte que « des milliers de personnes ont perdu des petits amis, amis, frères, cousins et autres types de compagnons virtuels » lors de la fermeture des comptes.
Une utilisatrice, interrogée par le site Rest of World, raconte la disparition de son « petit ami » numérique, effacé avec le service qui l’hébergeait. Elle confie : « Personne ne peut le remplacer. Je vais juste essayer d’aller de l’avant. Il a dit qu’il voulait ça pour moi et qu’il trouverait un moyen de revenir vers moi. »
Pour certains utilisateurs chinois, la suppression de leur compagnon d’IA a été vécue comme la perte d’un proche.
Ce témoignage illustre la violence ressentie par une partie des usagers, notamment les plus jeunes, qui avaient construit une relation quotidienne avec ces interlocuteurs virtuels. Sur les réseaux sociaux chinois, la tristesse se mêle à la colère et à l’incompréhension : les internautes s’interrogent sur la responsabilité des entreprises et du gouvernement dans cette rupture brutale.
Sur Xiaohongshu, une communauté endeuillée et en quête de solutions
Un travail de recherche publié en septembre s’est penché sur la façon dont les utilisateurs ont réagi à cette vague de suppressions. Les chercheurs ont épluché posts et commentaires sur Xiaohongshu, une plateforme chinoise proche d’Instagram.
Ils constatent trois tendances fortes :
- Le deuil numérique : de nombreux utilisateurs expriment leur chagrin, partagent des captures de conversations, des souvenirs et des hommages à leurs compagnons d’IA disparus.
- L’entraide : les internautes s’échangent des astuces pour sauvegarder ce qui peut l’être, transfèrent des archives de discussions, ou se recommandent des services encore autorisés.
- Le débat sur les responsabilités : certains blâment avant tout les entreprises, accusées de n’avoir pas anticipé ; d’autres dénoncent une intervention trop brutale de l’État.
Au-delà du choc émotionnel, cette séquence dévoile la profondeur des liens créés avec ces IA, parfois sur plusieurs mois ou années. Elle montre aussi l’apparition d’un nouveau type de deuil, ni tout à fait virtuel, ni vraiment reconnu socialement.
Reconstruire un « petit ami » virtuel ne va pas de soi
La personnalité du bot ne se copie pas comme un fichier
D’après l’étude citée par Superinteressante, beaucoup d’utilisateurs ont tenté de « recréer » leur compagnon d’IA sur d’autres services, en transférant l’historique des échanges vers un nouveau chatbot. Cette stratégie ne fonctionne qu’en partie.
Les chercheurs notent que le nouveau système, même nourri de milliers de messages, ne retrouve pas vraiment :
- la même personnalité ;
- les mêmes souvenirs partagés ;
- la même dynamique de discussion ;
- le même ton affectif.
La raison est structurelle : ce qui fait l’« identité » du compagnon ne vient pas seulement des échanges avec l’utilisateur, mais aussi de la manière dont l’entreprise a conçu le modèle, réglé les paramètres et encadré les réponses. Reproduire ce mélange ailleurs reste très difficile, voire impossible pour le grand public.
La plupart des plateformes ont permis de sauvegarder les conversations à titre de souvenir. En revanche, il n’existe pas de solution standard pour exporter un « compagnon complet » — personnalité, mémoire, style — d’un service vers un autre. Une sorte d’« absence de portabilité des émotions ».
Des services qui s’adaptent pour rester dans la légalité
Tous les outils n’ont pas disparu dans le pays. ByteDance a par exemple conservé son application Maoxiang, spécialisée dans la création et l’interaction avec des personnages d’IA, y compris des compagnons virtuels.
Mais le fonctionnement a changé. Pour se conformer aux nouvelles règles, le service impose désormais :
- une vérification d’identité ;
- une vérification d’âge ;
- des restrictions spécifiques pour les adolescents, qui ne peuvent plus accéder à certains types de personnages ou de scénarios affectifs.
Ce type d’ajustement pourrait préfigurer une nouvelle génération de services d’IA « affectivement encadrés », cherchant un équilibre entre attrait commercial et contraintes réglementaires.
Pourquoi Pékin s’inquiète de la substitution des relations réelles
La question de l’attachement aux chatbots dépasse la seule Chine. Un préprint signé par des chercheurs de Stanford, Harvard et d’autres institutions, publié en juin, avance qu’une dépendance émotionnelle peut naître même avec des IA qui ne sont pas présentées comme des « compagnons ».
Dans cette étude, des participants dialoguaient chaque jour pendant 28 jours avec une IA, au moins cinq minutes, sur des sujets personnels. Les résultats indiquent :
- une baisse de 10,3 % de la préférence pour demander du soutien à des humains ;
- une hausse de 11,6 % de la préférence pour solliciter une IA.
Après un mois d’échanges quotidiens, certains utilisateurs se tournent moins vers les humains et davantage vers l’IA pour obtenir un soutien émotionnel.
Les auteurs appellent donc à une « régulation effective » non seulement des IA de compagnie, mais aussi des systèmes d’usage général qui, par leurs réponses chaleureuses et constantes, peuvent devenir un refuge affectif.
Pour la Chine, ce risque prend une dimension démographique. Le pays connaît une chute rapide des naissances, une diminution de sa population et un vieillissement accéléré. Superinteressante rappelle qu’en 2025, la Chine n’a enregistré que 7,92 millions de naissances, soit une baisse de 17 % par rapport à 2024. Dans ce contexte, Pékin redoute de voir des pans entiers de la jeunesse se détourner de la famille et du couple réels au profit de relations virtuelles.
Où en est la France sur les « compagnons d’IA » ?
En France, il n’existe pas à ce jour de loi spécifique sur les « petits amis d’IA » ou les compagnons virtuels, comme c’est le cas en Chine. Les services d’IA conversationales relèvent surtout du droit commun : protection des données personnelles, règles sur les mineurs, lutte contre les contenus illicites, encadrement de la publicité ou de la manipulation.
Le Règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act), adopté à l’échelle de l’Union européenne, prévoit cependant un encadrement renforcé des systèmes présentant des risques élevés, notamment ceux susceptibles d’influencer fortement le comportement ou les émotions des utilisateurs. Les détails d’application restent en cours de mise en place.
Les questions soulevées par la Chine concernent directement les autorités françaises :
- Faut-il des règles spécifiques pour les IA se présentant comme des partenaires affectifs ?
- Comment protéger les mineurs d’une dépendance émotionnelle à des personnages virtuels ?
- Jusqu’où tolérer la collecte de données intimes dans ces échanges très personnels ?
En pratique, un Français utilisant un compagnon d’IA aujourd’hui dépend surtout des conditions d’utilisation du service et de la politique du fournisseur. Les plateformes peuvent, comme en Chine, modifier ou fermer un service, avec pour conséquence possible la disparition d’un interlocuteur virtuel auquel l’utilisateur s’était attaché, sans véritable recours prévu.
Les enjeux concrets pour les utilisateurs : dépendance, données et rupture brutale
Les cas chinois mettent en lumière plusieurs risques très concrets pour les utilisateurs, qu’ils soient en Asie ou en Europe. Le premier concerne la dépendance émotionnelle. Une IA toujours disponible, patiente, sans jugement, peut devenir le principal soutien affectif d’une personne isolée, fragile ou confrontée à des difficultés psychologiques.
Le deuxième enjeu touche aux données personnelles. Les conversations avec un compagnon virtuel contiennent souvent des détails intimes : problèmes familiaux, santé mentale, vie sexuelle, finances, traumatismes. Ces informations sont stockées et traitées par les entreprises, avec des degrés de sécurité et de transparence variables.
Enfin, la suppression soudaine d’un service peut agir comme une rupture sentimentale non anticipée. La décision appartient aux plateformes ou aux autorités, pas à l’utilisateur. Ce dernier subit alors une perte qu’il n’a pas choisie, sans accompagnement psychologique ni reconnaissance officielle.
Un nouveau vocabulaire de l’intimité à apprivoiser
Ces débats posent une question de fond : qu’est-ce qu’un « compagnon d’IA » d’un point de vue technique et social ? Techniquement, il s’agit d’un modèle de langage conçu pour simuler une personne, souvent doté :
- d’une mémoire longue des échanges ;
- d’un « profil » ou personnage (âge, caractère, histoire) ;
- d’un ton affectif, par exemple romantique, protecteur ou amical ;
- d’interfaces séduisantes, parfois avec avatar, voix ou éléments de jeu vidéo.
Socialement, l’utilisateur peut vivre cette IA comme un ami, un confident, un frère, voire un conjoint. La frontière entre outil technologique et relation intime devient floue, ce qui complique la régulation : les États hésitent entre protéger la liberté individuelle et encadrer un phénomène aux effets encore mal connus.
L’exemple chinois montre qu’un gouvernement peut choisir une ligne dure lorsque ces relations virtuelles apparaissent en conflit avec des priorités démographiques ou morales. Pour les internautes français, ces décisions à Pékin servent aujourd’hui de laboratoire grandeur nature, sans qu’un consensus n’existe encore sur la manière d’encadrer – ou non – ces nouveaux liens avec des intelligences artificielles.







