En 1066, l’Angleterre ne se jouait pas seulement à Hastings : une enquête récente révèle un enjeu discret entre Rome et Londres.
Une enquête d’historien publiée par le média espagnol de vulgarisation Historia remet en cause une vision trop « locale » de la conquête de l’Angleterre en 1066. Derrière la bataille de Hastings et le face-à-face entre Harold Godwinson et Guillaume de Normandie, une lettre oubliée du pape Alexandre II, conservée par fragments au Vatican, suggère l’existence d’un second front, bien plus lointain : Rome.
Une lettre papale perdue qui refait surface par fragments
Contrairement à ce que l’on imagine parfois, aucun archiviste n’a exhumé, intacte, une lettre jaunie des rayonnages du Vatican. Le registre des lettres d’Alexandre II a disparu depuis longtemps. En revanche, certaines de ses missives ont été recopiées au Moyen Âge dans des recueils de décisions et de réponses pontificales, les rescrits. C’est là que l’historien britannique Tom Licence, de l’université d’East Anglia, a repéré deux extraits d’une lettre adressée à l’Angleterre.
Ces fragments sont au cœur de son ouvrage Harold: Warrior King, publié chez Yale University Press. Ils proviennent d’une lettre rédigée après la victoire de Guillaume et son couronnement à Londres. Alexandre II y revient sur l’ancienne relation privilégiée entre l’Angleterre et Rome, décrivant un royaume placé sous la protection de saint Pierre avant qu’« certaines personnes », enflées d’orgueil par leur « père Satan », n’éloignent les Anglais du « chemin de la vérité ».
Dans cette lettre partiellement conservée, Alexandre II accuse des responsables anglais d’avoir détourné le royaume de la « vérité », sous l’influence de « leur père Satan ».
Cette virulence a longtemps dérouté les spécialistes. Pourquoi une telle charge contre un royaume chrétien, dont le souverain, Harold, avait été couronné et oint selon les usages ? Les explications traditionnelles — querelle autour de la succession d’Édouard le Confesseur, promesses faites ou non à Guillaume — semblaient insuffisantes pour justifier un vocabulaire aussi brutal.
Au Vatican, une crise entre deux papes qui fracture l’Europe
Tom Licence propose de replacer cette lettre dans un contexte plus large, celui d’une crise profonde de la papauté. En 1061, deux camps rivaux désignent chacun leur pape. D’un côté, Alexandre II, soutenu par une partie du clergé réformateur. De l’autre, l’évêque Cadalus de Parme, qui prend le nom d’Honorius II et bénéficie d’appuis liés au Saint Empire romain germanique et à certains princes du nord de l’Europe.
Cette rivalité ne se limite pas aux ruelles de Rome. Elle se diffuse dans tout l’Occident chrétien. Chaque puissance doit choisir son camp, ou au moins composer avec cette division. Pendant plusieurs années, les deux papes et leurs partisans se disputent la mainmise sur Rome, les fidélités épiscopales et les grandes alliances politiques.
Lu dans ce cadre, le vocabulaire très dur de la lettre adressée à l’Angleterre change de portée. D’après Licence, il ressemble fortement à celui qu’Alexandre emploie contre Honorius II et son entourage. L’historien avance alors une hypothèse : le reproche majeur adressé à l’Angleterre ne serait pas seulement lié à un serment prêté ou non par Harold à Guillaume, mais à un rapprochement du royaume avec le camp d’Honorius.
Harold sur le « mauvais » versant de la querelle papale
Le point de bascule se situerait, selon Licence, après l’accession d’Harold au trône, en janvier 1066, à la mort d’Édouard le Confesseur. Harold, dernier roi anglo-saxon, se trouve alors au centre d’une crise de succession intérieure, mais aussi d’un échiquier européen complexe où chaque mouvement diplomatique compte.
L’historien estime plausible qu’Harold ait pris, volontairement ou non, ses distances avec Alexandre II, ou donné des gages au réseau d’Honorius II. Dans ce cas, aux yeux de Rome, l’Angleterre cessait d’être un royaume simplement en recherche de stabilité dynastique : elle devenait un territoire soupçonné de se ranger derrière un pape contesté.
Si l’Angleterre d’Harold s’est rapprochée du camp d’Honorius II, l’invasion de 1066 cesse d’être seulement une affaire de droits dynastiques et devient aussi un épisode d’une guerre d’influence religieuse.
Cette lecture éclaire d’un jour nouveau la décision lourde de sens prise à Rome : accorder à Guillaume de Normandie un appui spirituel, symbolisé notamment par un étendard papal. Le futur « Conquérant » ne part plus pour une simple expédition de conquête dictée par son intérêt personnel, mais avec l’aura d’un prince menant une guerre considérée comme juste par une partie de l’Église.
Guillaume, une invasion enveloppée dans la légitimité religieuse
Rien, pour autant, n’indique que Rome ait « décidé » à l’avance du vainqueur de Hastings. Les combats du 14 octobre 1066, dans le Sussex, restent déterminés par des facteurs militaires bien concrets : tactique, position sur le terrain, fatigue des troupes anglaises après leur affrontement contre les Vikings, discipline de l’infanterie et de la cavalerie normandes.
Ce que montre la recherche, c’est à quel point le soutien du pape a pu offrir à Guillaume un avantage politique décisif. Sa campagne pouvait être présentée, notamment aux princes européens et aux élites ecclésiastiques, comme un rétablissement de l’ordre légitime plutôt que comme une aventure prédatrice. Les adversaires d’Harold pouvaient l’associer, dans leur rhétorique, à ceux qui refusaient l’autorité du « vrai » pape.
Pour Tom Licence, cette dimension religieuse et diplomatique vient s’ajouter aux explications bien connues de 1066 : revendications concurrentes à la couronne, promesses précédemment échangées, rivalités anglo-normandes de longue date. Elle ne les remplace pas, mais les encadre dans une histoire européenne plus vaste.
Une Europe interconnectée bien avant les États-nations
Deux spécialistes interrogés par Historia soulignent cette relecture. David Fergusson, professeur de théologie à l’université de Cambridge, insiste sur l’apport de cette enquête pour comprendre « les courants politiques européens » qui entourent l’invasion normande. Rory Naismith, historien de l’Angleterre haut médiévale, met l’accent sur cette dimension internationale : l’affaire ne se limite pas à un choc entre Normands et Anglo-Saxons, elle implique des réseaux d’alliances et d’obédiences religieuses qui parcourent tout le continent.
Le célèbre Tapis de Bayeux, qui met en images le récit normand de la conquête, montre navires, chevaliers, bannières et scènes de bataille. Cette nouvelle interprétation invite à imaginer, en coulisse, d’autres fils : ceux qui relient la Normandie à Rome, Rome au Saint Empire, et l’Angleterre à l’un ou l’autre des deux papes rivaux.
Une enquête construite sur quelques lignes seulement
La force de cette hypothèse repose sur une source d’une extrême fragilité : une lettre disparue, connue uniquement par des extraits copiés au Moyen Âge. Tom Licence insiste, dans l’ouvrage cité par Historia, sur la nécessité de rester prudent. Quelques phrases, même très éclairantes, ne suffisent pas à renverser entièrement l’interprétation d’un événement majeur comme la conquête normande.
Les fragments ne prouvent pas que la querelle entre Alexandre II et Honorius II soit la seule explication à l’appui accordé à Guillaume, ni que le destin d’Harold ait été scellé à Rome avant la bataille. Ils offrent un contexte cohérent pour comprendre des mots restés longtemps énigmatiques et resituer 1066 dans une histoire plus large de l’Église et de la politique européenne.
- Source : fragments de la lettre d’Alexandre II recopiés dans des recueils de rescrits papaux.
- Interprétation : hypothèse de Tom Licence, université d’East Anglia.
- Publication : ouvrage Harold: Warrior King, chez Yale University Press.
- Éclairage extérieur : avis de deux chercheurs de l’université de Cambridge.
Ce que cela change pour la compréhension de 1066
En reliant Hastings à une guerre d’influence au sommet de l’Église, l’enquête de Licence transforme l’échelle d’analyse. L’Angleterre cesse d’être isolée dans sa crise de succession. Elle apparaît comme un maillon d’une chaîne de conflits où se croisent ambitions princières, réformes religieuses et luttes pour la légitimité pontificale.
Cela souligne un point souvent sous-estimé : pour un souverain médiéval, choisir un camp dans une querelle de papes ou se laisser associer à l’un d’eux pouvait avoir des conséquences militaires très concrètes. Un appui spirituel à un rival, la bénédiction d’une bannière, une lettre de soutien, pouvaient finir par se traduire sur le champ de bataille.
Harold Godwinson aurait commis, selon cette lecture, une erreur stratégique avant même Hastings : se retrouver, consciemment ou non, adossé au « mauvais » camp dans une lutte pour le contrôle de l’Église.
Ce que regarde un lecteur français : le rôle du pape dans les conflits armés
Pour un lecteur en France, cette affaire rappelle que le Moyen Âge a connu d’autres situations où le pape prenait position dans des conflits armés entre princes chrétiens. Bien avant les croisades dirigées vers l’Orient, la papauté intervient parfois dans des guerres internes à l’Occident, en accordant un soutien symbolique ou en condamnant tel ou tel camp.
En France, à la même époque et dans les siècles qui suivent, les rois cherchent fréquemment la reconnaissance pontificale, car elle renforce leur légitimité face aux grands seigneurs. L’onction royale, donnée par un archevêque, a une valeur analogue : elle marque le souverain comme choisi par Dieu, et pas seulement par des assemblées de princes ou de guerriers.
Dans ce cadre, l’exemple d’Harold illustre un risque politique : si un roi se retrouve associé au « mauvais » camp dans une querelle religieuse, il peut perdre un appui diplomatique précieux et donner à ses adversaires un argument moral pour justifier une intervention contre lui.
Un parallèle avec les luttes entre papes et antipapes
La crise entre Alexandre II et Honorius II préfigure d’autres périodes de divisions au sommet de l’Église, comme le Grand Schisme d’Occident à partir de la fin du XIVᵉ siècle, avec plusieurs papes rivaux. Chaque puissance européenne se voit alors sommée de choisir son « vrai » pape, choix qui implique des conséquences diplomatiques lourdes.
Pour la France, ces épisodes montrent comment la religion, loin d’être un simple arrière-plan spirituel, structure aussi le jeu des alliances, les légitimités dynastiques et parfois les autorisations implicites ou explicites de recourir à la force armée.
Comprendre quelques notions-clés de cette affaire
| Terme | Explication |
| Rescrit papal | Réponse officielle du pape à une question ou une demande, souvent recopiée dans des recueils juridiques ou canoniques. |
| Roi « oint » | Souverain consacré par un rite religieux utilisant une huile sainte, ce qui lui confère une dimension sacrée. |
| Antipape | Personnage qui revendique le titre de pape contre un autre candidat reconnu par une partie de l’Église. |
| Soutien pontifical | Reconnaissance, bénédiction ou appui symbolique du pape à un prince ou une cause, pouvant renforcer sa légitimité. |
Pour un lecteur contemporain, ces notions rappellent que légitimité politique et légitimité religieuse étaient très étroitement imbriquées au XIᵉ siècle. Une lettre papale comme celle d’Alexandre II, même fragmentaire, pouvait peser sur les décisions de princes et contribuer à orienter le cours d’une guerre.
Le travail de Tom Licence montre enfin comment l’histoire peut avancer à partir de traces infimes. Quelques lignes recopiées il y a des siècles, retrouvées dans les archives, suffisent parfois à réévaluer un épisode aussi célèbre que Hastings et à replacer un roi vaincu, Harold Godwinson, dans une bataille bien plus vaste qu’il n’avait peut-être prévu de mener.









