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Au Kazakhstan, un barrage retient l’eau depuis 2005 : la pêche revient loin de l’immense plaine blanche

En Asie centrale, une ancienne mer a laissé place à un paysage hostile, né d’un vaste choix agricole soviétique.

Il y a encore quelques décennies, des bateaux de pêche circulaient sur cette vaste étendue d’eau située entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Les ports vivaient au rythme des prises, des conserveries et du transport fluvial. Aujourd’hui, des carcasses de navires rouillent parfois loin du rivage, au milieu d’un sol craquelé. Cette transformation ne relève pas d’une sécheresse passagère : elle découle d’une politique d’irrigation menée à très grande échelle.

Le coton devient une priorité économique

À partir de la fin des années 1950, les dirigeants soviétiques veulent produire davantage de coton sur leur territoire. L’objectif est clair : alimenter l’industrie textile sans dépendre autant des importations. L’Asie centrale, vaste, chaude et peu peuplée, est alors désignée comme une région agricole stratégique.

Le problème tient à la nature même de ces terres. Le climat y est sec et les pluies restent insuffisantes pour cultiver du coton sur de grandes surfaces. Les autorités choisissent donc de capter l’eau de deux grands cours d’eau régionaux, l’Amou-Daria et le Syr-Daria. Pendant des millénaires, ils avaient assuré l’équilibre de la mer d’Aral.

Des canaux sont construits afin d’acheminer l’eau vers les plantations. Le réseau s’étend vite, souvent avec des infrastructures imparfaites. Une part considérable de l’eau se perd dans les sols sablonneux ou s’évapore avant même d’atteindre les parcelles. Malgré ces pertes, les prélèvements se poursuivent année après année.

Les programmes agricoles ont fini par utiliser plus de 90 % de l’eau disponible dans certains bassins alimentant autrefois la mer d’Aral.

Une étendue d’eau rayée de la carte

Au milieu du XXe siècle, la mer d’Aral couvre environ 66 458 kilomètres carrés. Elle figure alors parmi les plus grandes étendues d’eau intérieures de la planète. Son niveau commence à baisser de façon visible dans les années 1960, puis le recul s’accélère.

Les rives se retirent, parfois de plusieurs dizaines de kilomètres. L’eau se sépare progressivement en plusieurs bassins. Les villages de pêcheurs perdent leur accès direct au lac. Les poissons disparaissent à mesure que la salinité grimpe et que les apports d’eau douce diminuent.

La baisse concerne aussi le volume total : plus de 90 % de l’eau présente à l’origine a disparu. À sa place s’étend désormais l’Aralkoum, une immense zone de sable, de poussières et de dépôts salés. Près de 27 000 kilomètres carrés d’anciens fonds marins se trouvent à l’air libre.

  • Les activités de pêche ont été presque entièrement anéanties dans la partie méridionale.
  • Les anciens ports se retrouvent loin de toute eau navigable.
  • Les terres voisines subissent une salinisation croissante.
  • Le climat local est devenu plus sec et plus contrasté.

Des poussières toxiques emportées par le vent

Le recul de l’eau n’a pas seulement modifié le paysage. Les sédiments mis à nu contiennent du sel, mais aussi les traces de produits chimiques employés durant des années dans l’agriculture. Pesticides, engrais et métaux lourds peuvent ainsi être soulevés par le vent.

Chaque année, les tempêtes déplaceraient entre 100 et 150 millions de tonnes de poussières salées. Elles atteignent les villes et les campagnes alentour, puis voyagent bien au-delà de la région. Des particules issues du bassin de l’Aral ont été identifiées à plusieurs milliers de kilomètres, jusque dans le nord de l’Europe et en Asie orientale.

Le fond asséché est devenu une source durable de poussières salées qui fragilisent les cultures, l’eau potable et la santé des habitants.

Pour les populations locales, les conséquences sont lourdes. Les maladies respiratoires sont fréquentes dans les zones les plus exposées. Des études ont aussi signalé des taux élevés d’anémie, notamment chez les femmes enceintes, ainsi que des pathologies digestives. L’eau disponible, devenue plus chargée en sel, pose elle aussi des difficultés sanitaires quotidiennes.

Quand le climat régional se dérègle

Une grande étendue d’eau agit habituellement comme un régulateur thermique. Elle adoucit les écarts entre l’hiver et l’été, tout en participant à l’humidité de l’air. En perdant cette masse d’eau, la région a vu ses étés devenir plus brûlants et ses hivers plus rigoureux.

Les précipitations ont reculé dans certains secteurs. Les terres agricoles situées autour de l’ancien rivage doivent alors faire face à deux problèmes simultanés : un manque d’eau et une accumulation de sel dans les sols. Beaucoup de parcelles produisent moins qu’auparavant, alors que le projet initial visait précisément à augmenter les rendements.

Au nord, un barrage change une partie du destin

Tout n’a pas été perdu de la même manière. Au Kazakhstan, la construction du barrage de Kokaral, achevée en 2005, a permis de retenir une partie des eaux dans le bassin nord. Cette séparation physique empêche l’eau restante de se disperser vers les zones les plus asséchées.

Dans cette petite mer d’Aral, le niveau de l’eau a remonté et la salinité a baissé. Des poissons sont revenus. La pêche commerciale, longtemps disparue, a pu reprendre progressivement dans certaines localités. Ce retour reste modeste au regard de l’ancien bassin, mais il représente une amélioration concrète pour les habitants.

La situation est très différente plus au sud. La grande partie méridionale reçoit trop peu d’eau pour retrouver son niveau d’autrefois. Elle se compose désormais de bassins séparés, fragiles et variables selon les saisons. Les autorités et les scientifiques cherchent des solutions locales : plantation d’arbustes capables de fixer le sable, amélioration des canaux, réduction des fuites et irrigation moins gaspilleuse.

Pourquoi l’irrigation peut devenir un piège

L’irrigation consiste à apporter artificiellement de l’eau aux cultures. Dans une région aride, elle peut permettre de produire du blé, des fruits ou du coton. Mais elle exige des installations entretenues, des volumes contrôlés et des sols surveillés. Sans drainage adapté, l’eau s’évapore et laisse les sels minéraux en surface.

Ce phénomène, appelé salinisation, rend les terres de moins en moins fertiles. Les racines absorbent mal l’eau et les récoltes diminuent. L’histoire de la mer d’Aral rappelle qu’un grand projet agricole peut produire des effets durables bien au-delà des champs concernés, jusque dans l’air respiré par des millions de personnes.

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