Des fosses communes mises au jour en Lituanie livrent, grâce à l’ADN, une version inattendue de la débâcle napoléonienne de 1812.
Deux cents ans après la retraite de Russie, une étude génétique citée par le site scientifique ScienceAlert et basée sur des travaux menés à l’université Paris Cité et à l’Institut Pasteur bouleverse le récit traditionnel de cette catastrophe militaire. En analysant les dents de soldats de la Grande Armée enterrés à Vilnius, en Lituanie, des chercheurs français mettent en cause deux infections oubliées, bien au-delà du seul typhus longtemps incriminé.
Une fosse commune à Vilnius qui raconte un autre désastre
Tout part d’une découverte en 2001, en plein centre de Vilnius, capitale de la Lituanie. Des fouilles archéologiques mettent au jour une immense fosse commune contenant les restes de plus de 3 000 soldats de Napoléon. Ils reposent avec des lambeaux d’uniformes, parfois aux côtés de chevaux, mais sans armes ni blessures de combat identifiables.
Pour les archéologues, un constat s’impose rapidement : ces hommes ne sont pas tombés sur le champ de bataille. Leurs corps, conservés dans les couches de sol gelé, posent une question simple et obsédante : de quoi ces soldats sont-ils morts, alors qu’ils tentaient de fuir la Russie à l’hiver 1812 ?
C’est à cette interrogation qu’a voulu répondre l’équipe du microbiologiste Rémi Barbieri, de l’université Paris Cité, en collaboration avec l’Institut Pasteur. Les chercheurs se sont concentrés sur treize dents particulièrement bien conservées, prélevées sur des squelettes différents.
Les dents, archives biologiques de la Grande Armée
La dent joue ici le rôle d’une petite capsule temporelle. Sa pulpe, protégée par l’émail, peut conserver des fragments d’ADN longtemps après la mort. En l’extrayant, les scientifiques espéraient retrouver la signature génétique d’éventuels agents infectieux présents dans le sang des soldats au moment de leur décès.
Une fois l’ADN isolé, il a été comparé à des bases de données de séquences microbiennes modernes. Les chercheurs ont utilisé une approche de phylogénie dirigée pour s’assurer que les fragments identifiés étaient bien anciens : ils ont étudié le degré de fragmentation des molécules et les altérations chimiques typiques du temps, autant de marqueurs qui permettent de distinguer l’ADN historique de contaminations récentes.
Les analyses révèlent deux pathogènes majeurs, longtemps passés sous les radars des historiens, chez ces soldats de 1812 enterrés à Vilnius.
Les résultats, mis en ligne en juillet 2025 sur la plateforme scientifique bioRxiv, pointent deux coupables inattendus : Salmonella enterica de la lignée Paratyphi C et Borrelia recurrentis.
Deux infections meurtrières ignorées par les médecins de Napoléon
Au début du XIXe siècle, les médecins militaires n’ont ni la microbiologie ni la notion même de bactérie. Ils travaillent à l’œil nu, à partir de symptômes souvent similaires d’une maladie à l’autre : fièvre, maux de tête, éruptions, troubles digestifs. Dans ce contexte, ils attribuent logiquement les morts massives observées dans la Grande Armée au typhus, déjà connu pour se transmettre par les poux dans les armées et les prisons surpeuplées.
L’étude du groupe de Rémi Barbieri nuance ce tableau. Dans les dents analysées, les chercheurs n’observent pas seulement des traces compatibles avec une fièvre dite « typhoïde », mais repèrent précisément deux agents aujourd’hui bien identifiés.
La fièvre paratyphoïde, ennemie cachée de l’intendance impériale
Le premier, Salmonella enterica Paratyphi C, provoque la fièvre paratyphoïde. Cette infection bactérienne, proche de la fièvre typhoïde, se traduit par :
- une forte fièvre persistante ;
- des douleurs abdominales ;
- des diarrhées importantes ;
- une déshydratation rapide, surtout chez des sujets affaiblis.
La bactérie se transmet par l’eau ou les aliments contaminés. Or les témoignages du temps décrivent une intendance au bord de la rupture. En pleine retraite, les soldats de Napoléon consomment en urgence des denrées mal conservées, comme des betteraves en saumure, dans des conditions d’hygiène désastreuses.
Dans certains individus, les chercheurs relèvent jusqu’à 970 fragments d’ADN de Salmonella enterica, un signal fort d’infection systémique. Autrement dit, la bactérie circulait dans tout l’organisme au moment du décès.
La fièvre récurrente, transmise par les poux de corps
Le second agent identifié, Borrelia recurrentis, est responsable de la fièvre récurrente. Cette maladie, transmise par les poux de corps, provoque des accès cycliques de fièvre très élevée, assortis de maux de tête intenses, de douleurs musculaires, d’une fatigue extrême, parfois de délires.
La fièvre récurrente ne tue pas systématiquement, mais dans une armée épuisée par la faim, le froid et la marche forcée, elle peut faire basculer des milliers d’hommes déjà au bord de la rupture. Chez certains soldats de Vilnius, les scientifiques parviennent à reconstituer des séquences complètes de Borrelia recurrentis, signe d’une infection avérée au moment de la mort.
Les nouvelles données ne disculpent pas le froid et le typhus, mais montrent que plusieurs épidémies superposées ont sapé la Grande Armée.
Quand le froid, la faim et les microbes brisent la machine de guerre impériale
Le 19 octobre 1812, Napoléon donne l’ordre de retrait de Moscou vers l’ouest. Son armée, déjà affaiblie par une campagne sans victoire décisive, entame un interminable repli sous des températures pouvant descendre au-dessous de –30 °C. Le ravitaillement se désagrège, les chevaux meurent par milliers, l’artillerie et les charrois sont abandonnés, les soldats avancent à pied dans la neige.
Les historiens décrivent depuis longtemps ce chaos logistique. L’apport de l’équipe française est de montrer que, dans ce paysage d’effondrement matériel, se cache une catastrophe sanitaire d’ampleur. Comme le résument les auteurs, « plusieurs maladies infectieuses ont très probablement agi de manière conjointe avec le froid et la malnutrition pour provoquer la désintégration de la Grande Armée ».
Treize dents seulement suffisent à révéler deux infections graves. Cette simple proportion laisse penser que les pathogènes circulant au sein des troupes étaient probablement bien plus divers. Les chercheurs, cités par Phys.org, préviennent d’ailleurs qu’« l’analyse d’un plus grand nombre d’échantillons sera nécessaire pour comprendre pleinement la diversité des maladies épidémiques » qui ont frappé les soldats.
Des diagnostics de 1812 corrigés par la génétique
L’étude souligne aussi les limites des diagnostics posés à l’époque. En 1812, faute de microscope performant et de culture bactérienne, un médecin ne peut qu’observer la fièvre, les taches sur la peau, la diarrhée ou les vomissements. Tout ce qui ressemble à une grande éruption contagieuse dans un camp sale est rangé dans la catégorie « typhus ».
Les méthodes utilisées aujourd’hui, elles, reposent sur l’ADN. La phylogénie appliquée à des fragments très dégradés permet, à partir de quelques morceaux, d’authentifier avec rigueur la présence d’un microbe précis. Les séquences de Salmonella enterica Paratyphi C et de Borrelia recurrentis trouvées à Vilnius peuvent être replacées sur l’« arbre généalogique » de ces bactéries, ce qui confirme leur ancienneté et leur rôle probable dans l’épisode de 1812.
Les fosses communes deviennent des archives biologiques, qui complètent les archives écrites et modifient la compréhension des grandes campagnes militaires.
Ce que cette étude change pour la lecture de l’histoire
Pour ScienceAlert, qui relaie ces travaux, l’apport majeur n’est pas de renverser tout le récit de la retraite de Russie, mais de le préciser. L’échec de l’expédition ne tient pas à un seul facteur, mais à l’imbrication d’un hiver exceptionnellement rude, d’un ravitaillement incapable de suivre et d’épidémies multiples, dont certaines n’étaient pas soupçonnées.
Les auteurs ne nient pas les interprétations classiques. Ils montrent comment l’approche génétique affine la connaissance des maladies qui frappaient alors les soldats, en apportant une preuve matérielle là où les rapports médicaux restaient flous. Ces techniques ouvrent la voie à une relecture d’autres épisodes marqués par des morts massives, qu’il s’agisse de guerres, de famines ou de grandes crises sociales.
Pour les historiens, cela signifie que les fosses communes, loin d’être seulement des lieux de mémoire, peuvent devenir des gisements de données. Chaque dent, chaque fragment osseux bien conservé, peut livrer des indices sur les agents infectieux en circulation à une époque où l’on ignorait tout des microbes.
| Élément étudié | Information apportée |
|---|---|
| Dents de soldats | ADN humain et traces d’ADN de pathogènes sanguins |
| Degré de dégradation | Confirmation de l’ancienneté des séquences microbiennes |
| Sites de fosses communes | Contexte logistique et sanitaire des campagnes militaires |
Et en France, comment l’histoire militaire intègre-t-elle les maladies ?
Pour un lecteur français, cette étude résonne avec un mouvement plus large : la prise en compte croissante, par les historiens, du rôle des maladies infectieuses dans les guerres. Longtemps, les récits se sont concentrés sur les batailles, les généraux et les manœuvres. Les épidémies restaient un décor, rarement un acteur à part entière.
En France, de nombreux travaux ont déjà montré l’impact décisif du choléra, de la typhoïde ou de la grippe dans les armées des XIXe et XXe siècles. Les services de santé des armées et les hôpitaux militaires, équivalents français des structures médicales évoquées en Russie ou en Lituanie à l’époque, ont été progressivement organisés pour limiter ces risques, en améliorant l’hygiène, la vaccination et le suivi sanitaire des troupes.
Ce type d’étude génétique renforce cette tendance. Il offre aux historiens français un outil de vérification direct : plutôt que de se fier uniquement aux journaux de marche, aux rapports médicaux ou aux mémoires de soldats, ils peuvent désormais confronter ces textes à des données biologiques extraites des restes humains.
Une méthode qui pourrait s’étendre à d’autres conflits
Les travaux de l’équipe de Rémi Barbieri ne représentent qu’un début. Treize dents sur plus de 3 000 corps, c’est un échantillon modeste. Les chercheurs l’assument et y voient le point de départ d’un vaste chantier interdisciplinaire, mêlant archéologie, histoire, microbiologie et génétique.
À terme, des approches similaires pourraient être appliquées à d’autres sites de guerre, y compris en France : fosses de la Première Guerre mondiale, cimetières militaires anciens, charniers liés à des sièges ou à des épidémies survenues en temps de conflit. Chaque fois, l’ADN conservé permettrait de préciser quelles maladies circulaient réellement, à quel moment et avec quelle intensité.
Cette démarche présente aussi un intérêt concret pour la compréhension des maladies actuelles. Étudier d’anciens génomes de Salmonella ou de Borrelia permet de suivre l’évolution de ces bactéries dans le temps, de voir comment leurs souches ont divergé, gagné ou perdu certaines capacités de virulence. Pour les spécialistes de santé publique, ces informations aident à replacer les agents infectieux modernes dans une histoire longue, où les armées ont souvent joué un rôle de vecteur.
Enfin, ce travail rappelle que derrière les grands chiffres de la retraite de Russie se cachent des trajectoires individuelles. Chaque soldat mort en 1812 n’est plus seulement un numéro dans un bilan. Son squelette, sa dentition, son ADN racontent sa fin, prise dans l’engrenage conjoint des microbes, du froid, de la faim et d’une machine militaire à bout de souffle.









