En Espagne, un article de vulgarisation bouscule notre intuition : et si, du point de vue de l’évolution, les « poissons » n’existaient pas vraiment ?
Publié par le média espagnol El Confidencial, ce texte remet en cause une évidence apparente : ce que nous appelons « poisson » au quotidien n’a pas grand-chose à voir avec la manière dont les biologistes classent le vivant. À la clé, une idée déroutante pour un lecteur français : si l’on suit strictement l’arbre de l’évolution, les humains feraient partie du même grand groupe que certains poissons… ou alors le concept même de poisson ne tient plus.
Pourquoi les biologistes disent que les poissons « n’existent pas »
La question paraît enfantine : qu’est-ce qu’un poisson ? Intuitivement, la réponse semble évidente. Un animal qui vit dans l’eau, muni de nageoires, respirant grâce à des branchies et au corps plutôt allongé. Saumon, sardine, truite, anguille ou requin, tout semble rentrer dans la même case.
Pourtant, quand les biologistes regardent l’arbre de l’évolution, cette case s’effondre. Les animaux que nous mettons sous l’étiquette « poissons » ne forment pas un seul et même groupe cohérent du point de vue évolutif. Ils sont disséminés sur plusieurs branches, et l’une de ces branches mène… directement aux tétrapodes, c’est‑à‑dire aux vertébrés à quatre membres, dont nous faisons partie.
Sur l’arbre de la vie, ce que nous appelons « poissons » ne constitue pas une famille complète : soit nous y incluons les humains et les autres tétrapodes, soit le groupe éclate.
Les paléontologues le montrent avec des fossiles comme Tiktaalik, animal vieux d’environ 375 millions d’années présentant des caractéristiques intermédiaires entre certains poissons et les premiers tétrapodes. Chez ces ancêtres, les nageoires contenaient déjà des os organisés d’une façon de plus en plus proche de véritables pattes.
Impossible, dans ce récit, de tracer une ligne nette : ici, ce serait un « vrai poisson », là, soudain, un « animal terrestre ». L’histoire se déroule en continu, sans rupture brutale.
Le problème des groupes « bancals » : ce que veut dire parafilétique
Pour comprendre où se situe le nœud, les biologistes utilisent un vocabulaire précis. Un groupe dit monophylétique rassemble un ancêtre commun et l’ensemble de ses descendants. Les mammifères en sont un bon exemple : on peut identifier un ancêtre commun et suivre toutes les branches qui mènent aux mammifères actuels.
Les « poissons » posent un autre cas de figure. Si l’on prend un ancêtre commun à la plupart des poissons et qu’on suit toutes ses branches, on finit par tomber sur les tétrapodes, donc sur les amphibiens, les reptiles, les oiseaux et les mammifères. Or, dans notre langage courant, nous cessons alors de parler de « poissons ».
On se retrouve avec ce que les biologistes appellent un groupe paraphylétique : un ancêtre et une partie seulement de ses descendants.
Dire « poissons » en excluant les tétrapodes revient à rayer du groupe certains descendants directs du même ancêtre : biologiquement, cette catégorie devient bancale.
Un article scientifique cité par El Confidencial, publié dans la revue Ichthyological Research, insiste précisément sur ce point : les poissons, si l’on retire les tétrapodes, forment un groupe paraphylétique. Autrement dit, la catégorie ne colle pas à la structure réelle de l’arbre évolutif.
Comme les « légumes » : une étiquette pratique, mais pas une vraie famille
Pour aider à comprendre, l’article espagnol s’appuie sur une comparaison parlante : les « légumes ». Tout le monde voit ce que recouvre ce mot au marché ou au supermarché : carottes, poireaux, brocolis, épinards, courgettes… Pourtant, pour un botaniste, « légumes » ne correspond à aucun groupe scientifique précis.
- La carotte est une racine.
- La pomme de terre est un tubercule.
- Le chou ou la laitue sont des feuilles ou des inflorescences modifiées.
- Le haricot vert est un fruit au sens botanique.
Le mot « légumes » décrit un usage culinaire, pas une parenté biologique. Pour « poisson », l’analogie est frappante : le terme fonctionne dans la vie quotidienne, pas dans une classification stricte. Quand on va à l’aquarium et qu’on dit « j’ai vu un poisson », tout le monde comprend. Sur un schéma d’évolution, la situation devient bien plus floue.
Sommes-nous, d’un point de vue évolutif, des poissons ?
Si l’on veut être totalement cohérent avec la classification phylogénétique, il existe deux options, détaille le média espagnol.
Le Centre national pour l’information biotechnologique (NCBI) adopte, lui, une solution technique : il utilise le terme Sarcopterygii pour définir un groupe monophylétique incluant à la fois les poissons à nageoires charnues (ou lobées) et les tétrapodes. Autrement dit, nous sommes intégrés dans le même grand ensemble que certains poissons fossiles et actuels.
Le biologiste évolutif Kevin Omland, spécialiste de phylogénie moléculaire et de génétique des populations, cité par El Confidencial, résume cette logique de manière frappante : « une possible solution est d’affirmer que tous les tétrapodes sont aussi des poissons. En d’autres termes, toi, moi, les grenouilles et les oiseaux serions des poissons. Cela pourrait fonctionner et reflète les véritables relations évolutives, mais cela rend le concept précédent de « poissons » assez inutile ».
Si l’on suit à la lettre l’arbre de l’évolution, soit nous sommes tous des poissons… soit l’idée de poisson ne décrit plus une vraie famille naturelle.
Derrière le mot « poisson », des lignées très différentes
Autre difficulté : sous le même terme, nous rangeons des animaux issus de lignées très éloignées. Un requin n’est pas « juste » un saumon avec une autre forme ou un squelette plus dur.
L’article détaille plusieurs grands groupes :
- Les condrichtyens : requins et raies, dont l’essentiel du squelette est cartilagineux.
- Les actinoptérygiens : poissons à nageoires rayonnées, qui regroupent la majorité des poissons « classiques » (saumons, carpes, morues…).
- Les agnathes : animaux sans mâchoire comme certaines lamproies ou myxines.
- Les sarcoptérygiens : poissons à nageoires charnues, incluant des espèces actuelles comme les cœlacanthes ou les poissons pulmonés, mais aussi les ancêtres des tétrapodes.
Une revue récente sur la génomique des poissons, citée dans l’article, met précisément en lumière ces grands ensembles génétiques et évolutifs. Elle confirme que l’étiquette globale « poisson » recouvre des branches qui ne forment pas un bloc unique sur l’arbre de la vie.
Une évolution en arbre, pas en échelle
Beaucoup d’entre nous se représentent l’évolution comme une sorte d’échelle : d’abord les poissons, puis les amphibiens, ensuite les reptiles, les mammifères, et enfin l’être humain au sommet. Cette image est trompeuse.
Les biologistes préfèrent parler d’un arbre qui se ramifie. À partir d’un ancêtre commun, plusieurs branches se séparent, chacune suivant sa propre trajectoire. Une fois la séparation faite, chaque lignée continue à changer, sans retour en arrière ni promotion vers un « étage supérieur ».
Il n’existe pas de moment précis où un animal serait sorti de l’eau, aurait regardé ses nageoires et déclaré : « à partir d’aujourd’hui, je cesse d’être un poisson et je deviens un tétrapode ». Les transitions sont progressives, et les frontières nettes sont un outil de langage, pas un reflet des mécanismes de l’évolution.
Et les « singes », alors : un autre casse-tête de vocabulaire
L’article espagnol élargit la réflexion à un autre mot du langage courant : « singe ». Spontanément, nous séparons souvent les « singes » d’un côté, et les « grands singes » (chimpanzés, gorilles, orangs-outans et humains) de l’autre.
Pourtant, les grands singes sont apparus à l’intérieur du groupe des primates que l’on range communément sous l’étiquette « singes ». Autrement dit, en excluant les humains et les autres grands singes du mot « singes », nous commettons la même erreur conceptuelle qu’avec les poissons : nous coupons une branche de l’arbre, tout en conservant l’ancêtre et une partie de ses descendants.
Les frontières que nous traçons entre « poissons », « légumes » ou « singes » ne sont pas dessinées par la nature, mais par notre besoin de simplifier.
Ce que cela change pour un lecteur français
Pour un lecteur en France, cette discussion n’a pas seulement un intérêt théorique. Elle éclaire la manière dont les programmes scolaires et la vulgarisation scientifique présentent l’évolution.
En cours de SVT au collège ou au lycée, l’enseignement français insiste déjà sur le fait que l’évolution n’est pas linéaire mais arborescente. On y trouve la notion de groupes monophylétiques et l’importance de ne pas imaginer une « marche du progrès » qui irait du poisson « primitif » à l’humain « abouti ».
La démarche décrite par le média espagnol rejoint ces approches : reconstituer l’arbre des vertébrés, montrer comment les premiers tétrapodes émergent d’ancêtres aquatiques, et faire comprendre que des mots comme « poisson », « reptile » ou « singe » correspondent à des habitudes de langage plus qu’à des cases stables de la nature.
En France, les chercheurs en systématique et en phylogénie utilisent les mêmes outils que leurs collègues étrangers : analyses de fossiles, génomique, cladistique. Ils privilégient eux aussi des noms correspondant à de vrais groupes naturels, comme « sarcoptérygiens » ou « actinoptérygiens », quand il s’agit de travail scientifique.
Continuer à dire « poisson »… en sachant ce que cela veut dire
Faut-il, pour autant, bannir le mot « poisson » de notre vocabulaire ? Loin de là, répond l’article. Au quotidien, l’étiquette reste très utile : tout le monde comprend ce qu’on met dans son assiette ou ce que l’on observe dans un aquarium.
La clé consiste à distinguer les deux registres :
- dans la vie courante, « poisson » décrit un type d’animal aquatique reconnaissable ;
- en biologie de l’évolution, on préfère des noms qui collent à l’arbre phylogénétique, où les tétrapodes héritent d’ancêtres aquatiques précis.
Lorsqu’on regarde un poisson nager, l’article rappelle enfin un point marquant : nous ne voyons pas seulement un animal d’un autre milieu, nous observons aussi un lointain parent. Des centaines de millions d’années après que nos ancêtres ont quitté l’eau, notre squelette porte encore la trace de cette histoire. Nos bras, nos jambes, nos mains dérivent de ces nageoires transformées.
Pour un lecteur français comme pour un lecteur espagnol, cette remise à plat d’un mot aussi banal que « poisson » invite à regarder autrement les classifications apprises très tôt. Elle montre que la science ne se contente pas d’empiler des noms, mais cherche à coller au plus près à la façon dont les êtres vivants sont réellement apparentés les uns aux autres.









