Dans un sanctuaire en Zambie, un geste anodin adopté par une chimpanzée s’est imposé comme une étonnante mode au sein du groupe.
Au Chimfunshi Wildlife Orphanage, un sanctuaire pour chimpanzés en Zambie, des chercheurs ont observé une scène déroutante rapportée par un média anglophone : un simple brin d’herbe coincé derrière une oreille a fini par devenir un véritable signe distinctif social, copié et transmis bien après la mort de la femelle qui l’avait initié.
Une mode surprenante née d’un simple brin d’herbe
L’histoire commence il y a plus de dix ans à Chimfunshi, dans le nord-ouest de la Zambie. Les scientifiques suivent alors un groupe de chimpanzés lorsqu’une femelle, baptisée Julie, adopte un comportement inédit : elle accroche régulièrement un brin ou une tige d’herbe derrière son oreille.
Les autres individus de son groupe observent cette nouveauté avec attention. Puis certains se mettent à faire la même chose. En quelques semaines, le « brin d’herbe derrière l’oreille » devient un accessoire partagé par une grande partie du groupe, sans aucune utilité apparente.
Un geste sans fonction pratique s’est transformé en véritable code social, adopté par plusieurs chimpanzés qui vivaient aux côtés de Julie.
Ce qui intrigue surtout les chercheurs, c’est la persistance de cette habitude. Julie finit par mourir, mais la mode qu’elle a initiée ne disparaît pas avec elle. Le comportement continue à circuler au sein du groupe, comme un héritage social transmis d’individu en individu.
Un « effet de mode » sans bénéfice clair pour les chimpanzés
Les scientifiques parlent d’« effets de mode » lorsqu’un comportement se répand dans un groupe sans avantage évident en termes de survie ou de nourriture. Chez l’être humain, les exemples sont nombreux : vêtements pour animaux sans fonction, chorégraphies virales, gestes répétés sur les réseaux sociaux.
À Chimfunshi, ce type de phénomène a été documenté de manière précise par une équipe associant notamment l’université d’Utrecht et l’université de Durham. Le primatologue Edwin van Leeuwen, de l’université d’Utrecht, insiste sur ce point : les chimpanzés imitent un geste qui ne leur rapporte rien de concret.
« Ce qui me fascine, c’est que les chimpanzés copient ce comportement les uns des autres, alors même qu’il n’y a pas de récompense évidente », explique Edwin van Leeuwen.
Pour les chercheurs, cette imitation gratuite renvoie à quelque chose de plus profond qu’un simple réflexe. Elle suggère une forme de culture partagée, faite de détails inutiles, mais socialement significatifs.
Un second groupe invente sa propre version de la tendance
L’observation ne s’arrête pas au seul groupe de Julie. Au même sanctuaire, un autre groupe de chimpanzés, qui n’a jamais été en contact avec le premier, se met lui aussi à adopter le fameux brin d’herbe coincé derrière l’oreille.
Les chercheurs constatent alors un phénomène troublant : sans pouvoir copier directement le groupe de Julie, ces chimpanzés reproduisent un comportement très proche. Puis ils le transforment encore.
Dans ce second groupe, un mâle nommé Juma se distingue. Non seulement il glisse de l’herbe près de son oreille, mais il se met aussi à laisser pendre de longues tiges depuis son arrière-train, comme une sorte d’ornement totalement gratuit.
Des brins d’herbe finissent accrochés non seulement derrière les oreilles, mais aussi à l’arrière du corps, sans utilité, pas même pour se gratter.
Les scientifiques insistent : ces gestes ne facilitent ni l’accès à la nourriture, ni la protection contre les prédateurs, ni le déplacement. Ils appartiennent à une autre catégorie : celle des comportements symboliques ou sociaux.
Une possible influence humaine en toile de fond
Les deux groupes de chimpanzés n’ont pas de contacts directs entre eux, mais ils partagent un environnement commun : le sanctuaire et surtout ses soigneurs. Les membres du personnel ont parfois l’habitude de coincer un brin d’herbe ou une allumette dans leur oreille, par exemple pour se gratter ou se nettoyer, sous les yeux des animaux.
Les chercheurs se demandent donc si cette gestuelle humaine, visible au quotidien, n’a pas servi de déclencheur. L’idée est plausible : les chimpanzés observent attentivement les humains, surtout lorsqu’ils les voient manipuler des objets de façon répétée.
Même si l’inspiration vient des soigneurs, les scientifiques soulignent que ce sont les chimpanzés qui ont diffusé, maintenu et fait évoluer la « mode » dans leurs propres groupes.
Une fois l’idée lancée, le mouvement se nourrit ensuite des dynamiques sociales internes aux chimpanzés. L’ornement devient un signe de ralliement, adopté ou non selon les affinités, les hiérarchies et les interactions quotidiennes entre individus.
Pourquoi copier un geste inutile ? Le rôle de la cohésion sociale
Pour comprendre ce type de comportement, les chercheurs s’intéressent à la fonction sociale de l’imitation. L’hypothèse principale : imiter un détail sans intérêt pratique pourrait renforcer les liens entre individus.
Adopter le même petit geste qu’un partenaire ou qu’un individu influent envoie un message silencieux :
- « Je fais comme toi » : marque de proximité ou d’admiration.
- « J’appartiens au même groupe » : signal d’identité partagée.
- « Je respecte ce qui se fait ici » : façon de se conformer aux usages du groupe.
Chez l’être humain, le principe est bien connu des psychologues sociaux : on a tendance à adopter, souvent sans s’en rendre compte, les mimiques, la posture ou les tics de langage de nos proches. Cela facilite les échanges et donne une impression de complicité.
À Chimfunshi, cette logique semble se retrouver chez les chimpanzés. Copier un geste inutile deviendrait une sorte de ciment social. Loin d’être anodin, ce brin d’herbe revelerait donc la capacité de ces primates à utiliser des symboles partagés, comme nous le faisons avec certains codes vestimentaires ou gestes à la mode.
Une avancée dans la compréhension de la culture animale
Longtemps, beaucoup de chercheurs ont estimé que seule l’humanité était capable de transmettre des détails culturels dépourvus de fonction directement utile. Les observations menées en Zambie invitent à nuancer cette frontière.
Le chercheur Jake Brooker, de l’université de Durham, résume l’enjeu scientifique :
« Notre étude montre que les chimpanzés peuvent copier les petits comportements inutiles des uns et des autres », souligne Jake Brooker.
Pour cette équipe, l’intérêt de publier ces résultats ne tient pas uniquement à ce qu’ils apprennent sur les chimpanzés, mais aussi à ce qu’ils remettent en cause dans notre définition de la culture.
Les primates du sanctuaire ne se contentent pas d’imiter des techniques de survie ou des méthodes pour obtenir de la nourriture, ce qui avait déjà été largement documenté. Ils reprennent également des détails sans fonction apparente, comme ce brin d’herbe, et les transforment en marqueurs sociaux, tout comme les tendances éphémères chez les humains.
Ce que cela signifie pour un lecteur en France
Pour un lecteur français, ces observations éclairent d’un jour nouveau certains comportements du quotidien. Dans les cours de récréation, les open spaces ou les groupes d’amis, des micro-modes circulent en permanence : une façon de s’habiller, une expression répétée, un signe de main, une sonnerie de téléphone.
Les psychologues parlent souvent de « signaux d’appartenance ». Le mécanisme observé à Chimfunshi ressemble à ce qui se passe dans nos propres cercles sociaux :
| Chez les chimpanzés à Chimfunshi | Chez les humains en France |
|---|---|
| Brin d’herbe derrière l’oreille ou accroché à l’arrière-train | Accessoire à la mode, casquette portée d’une certaine façon, badge sur un sac |
| Comportement sans utilité pratique | Style vestimentaire ou geste symbolique sans intérêt fonctionnel |
| Imitation au sein d’un groupe restreint | Diffusion dans un groupe de pairs, une classe, une équipe |
| Signal de cohésion et d’identité du groupe | Marque d’appartenance à une bande, une communauté, une tendance |
En France, les chercheurs en éthologie et en psychologie sociale utilisent ce type de comparaison pour mieux comprendre comment se forment les normes, même les plus triviales. Les sanctuaires, les parcs zoologiques et les centres de recherche apportent régulièrement des données sur le comportement social des primates, qui alimentent ensuite ces réflexions.
Captivité, temps libre et créativité chez les primates
Un autre point clé mis en avant par les chercheurs concerne le contexte de captivité. À l’état sauvage, les chimpanzés consacrent une grande partie de leur temps à chercher de la nourriture, à se déplacer et à éviter les dangers. En sanctuaire, ces contraintes sont en partie réduites : les animaux sont nourris, protégés, soignés.
Cette relative sécurité libère du temps pour des comportements plus « gratuits » : jeux prolongés, manipulations d’objets, expérimentations sociales. C’est dans ce cadre que peuvent émerger des « modes » comme le brin d’herbe derrière l’oreille.
Pour les chercheurs, ces conditions ne rendent pas le phénomène moins intéressant. Au contraire, elles permettent parfois de faire apparaître des capacités sociales et cognitives qui restent plus discrètes dans la nature, où l’urgence de la survie occupe l’essentiel de l’énergie des animaux.
Ce que révèle ce brin d’herbe sur notre propre comportement
Cette étude menée à Chimfunshi invite aussi à réfléchir à notre rapport aux tendances, en France comme ailleurs. Adopter un accessoire à la mode, répéter un geste vu sur les réseaux sociaux ou se conformer à un style au travail ne relève pas seulement du caprice ou de la pression sociale. Ce sont aussi des moyens d’envoyer des signaux à ceux qui nous entourent.
Les chercheurs qui travaillent sur ces questions expliquent que l’imitation joue un rôle central dans l’apprentissage, mais aussi dans la construction des liens. Chez l’humain comme chez le chimpanzé, elle permet :
- d’apprendre des techniques efficaces en observant les autres ;
- de montrer que l’on fait partie du groupe en reprenant certains codes ;
- de tester jusqu’où l’on peut innover sans se faire exclure du collectif.
Le cas du sanctuaire zambien illustre la partie la plus symbolique de ce mécanisme : une imitation qui ne sert à rien de concret, mais qui compte énormément pour la vie sociale. Pour les lecteurs français, ces résultats rappellent que nos propres « petits gestes » partagés, parfois jugés futiles, reposent sur des ressorts profondément ancrés dans l’histoire des primates.









