Dans une petite région rurale de Galice, en Espagne, la proportion de centenaires bat des records, portée par une alimentation simple et locale.
Ce coin discret de la province d’Ourense, en Galice, intrigue les chercheurs: la comarca de Celanova compte, à population égale, bien plus de centenaires que la moyenne espagnole, rapporte le média en ligne espagnol El Español. En cause, un mode de vie très ancré dans la terre, et surtout un légume bon marché qui revient sur quasiment toutes les tables.
Un coin de Galice qui rivalise avec les « zones bleues »
En Espagne, la Galice s’impose comme un territoire clé pour comprendre la longévité. La communauté autonome a terminé l’année 2024 avec plus de 2 000 personnes âgées de 100 ans ou plus, la proportion la plus élevée du pays. À l’intérieur même de cette région, la province d’Ourense concentre le phénomène.
Dans les campagnes d’Ourense, des études évoquées par El Español estiment qu’il y aurait jusqu’à trois fois plus de centenaires par habitant que au Japon, souvent cité comme référence mondiale sur le sujet. La comarca de Celanova, au sud de la province, devient ainsi une sorte de « zone bleue » officieuse, ces territoires connus pour leur espérance de vie exceptionnelle.
Les chercheurs des universités galiciennes observent cette population depuis des années. Leur constat converge: les habitants atteignent un âge très avancé en restant globalement autonomes, sans suivre de régimes à la mode ni de protocoles sophistiqués. Leur secret se trouve dans la parcelle de terre derrière la maison.
Dans la région de Celanova, la longévité exceptionnelle est étroitement liée aux potagers familiaux et à ce qui en sort, consommé au quotidien.
Ourense, laboratoire naturel de la longévité espagnole
À l’échelle de l’Espagne, plus de 19 600 personnes de 100 ans ou plus sont aujourd’hui recensées. Ce chiffre grimpe régulièrement depuis deux décennies. Mais la répartition sur le territoire reste très inégale: les grandes villes apportent le volume, les campagnes d’Ourense apportent la densité.
Les enquêtes menées auprès des centenaires de cette province révèlent une habitude quasi généralisée: 95 % d’entre eux consomment tous les jours des aliments issus de leur propre potager. Pas de conservateurs, pas d’intermédiaires, très peu de produits transformés. La Galice est d’ailleurs la région espagnole où l’on mange le moins de produits ultraprocessés et où la proportion de potagers d’autoconsommation est la plus élevée.
Ce mode de vie façonne non seulement l’assiette, mais aussi le rythme quotidien. Travailler la terre, marcher sur des terrains vallonnés, cuisiner lentement: autant d’activités incrustées dans la routine, sans être perçues comme une « hygiène de vie » consciente.
Un modèle alimentaire résumé en quelques traits
- Aliments principalement issus du potager familial.
- Très faible recours aux produits industriels ou prêts à consommer.
- Cuisine lente: soupes, bouillons, cuisson vapeur ou à feu doux.
- Partage des repas en famille ou entre voisins.
- Saisonnalité stricte: on mange ce qui pousse à ce moment-là.
L’aliment à moins de 2 euros, omniprésent chez les centenaires
À Celanova, lorsqu’on interroge les centenaires sur ce qu’ils mangent semaine après semaine, une réponse revient sans cesse: le « caldo », ce bouillon typiquement galicien. Et dans ce caldo, un ingrédient s’invite presque systématiquement: les grelos ou la berza gallega, des légumes à feuilles du genre brassica, cousins des choux.
Les grelos, ce légume-feuille cultivé depuis des siècles dans les potagers d’Ourense, sont l’aliment le plus consommé par les centenaires de la comarca, devant la pomme de terre ou la viande.
Sur les marchés galiciens, une botte de grelos frais se vend entre 1,85 et 2,90 euros. Une seule botte permet de préparer deux à trois portions de caldo, ce qui en fait un aliment très accessible pour les familles rurales.
Sur le plan nutritionnel, les études citées par El Español rappellent que ces feuilles sont:
- riches en antioxydants;
- dotées de propriétés anti-inflammatoires;
- sources importantes de vitamine K;
- riches en folates (vitamine B9).
Les centenaires d’Ourense ne consomment pas les grelos en salades sophistiquées ni en jus verts. Ils les font mijoter longuement, à feu doux, dans des potées, soupes ou bouillons, parfois en les associant à des légumineuses ou à un peu de viande. Cette cuisson lente adoucit le goût, facilite la digestion et permet d’intégrer les légumes dans des plats nourrissants.
La « dieta atlántica », une cousine méconnue de la diète méditerranéenne
Les nutritionnistes espagnols décrivent aujourd’hui le modèle alimentaire galicien traditionnel sous le nom de « dieta atlántica ». Elle repose sur quelques grands piliers: légumes de saison, légumineuses, poisson gras pêché localement, céréales, huile en quantité modérée, peu de viande transformée.
Selon les travaux présentés par El Español, cette alimentation serait aussi efficace que la diète méditerranéenne pour réduire les risques cardiovasculaires et métaboliques. L’accent est mis sur la fraîcheur, la proximité géographique des produits et la faible transformation industrielle.
En Galice, les chercheurs espèrent obtenir une reconnaissance officielle de zone bleue de longévité, au même niveau que des régions comme Cerdeña ou certaines parties du Costa Rica.
Les spécialistes insistent sur un point: ce n’est pas un aliment miracle isolé qui ferait vivre plus longtemps, mais l’ensemble du système. Les grelos jouent un rôle, mais dans un contexte où l’on mange ce qui pousse sur place, où l’on cuisine maison, où les repas se prennent à table, en groupe, et non devant un écran.
Comparatif Ourense / reste de l’Espagne
| Facteur de longévité | Dans la province d’Ourense | Moyenne de l’Espagne |
|---|---|---|
| Proportion de centenaires | 0,08 % (environ le double de la moyenne) | 0,04 % |
| Consommation de produits ultraprocessés | La plus faible du pays | Tendance à la hausse dans les grandes villes |
| Présence de potagers familiaux | 95 % des centenaires en disposent | Usage minoritaire |
| Aliment emblématique | Grelos et berza, consommés presque chaque jour | Aucun aliment dominant repéré |
| Techniques de cuisson | Caldo, vapeur, plancha, mijoté | Friture et plats précuits en progression |
Ce que cette expérience galicienne dit aux Français
Pour un lecteur français, ce modèle rappelle certains territoires ruraux encore très attachés au potager familial. En France, le cadre général de prévention en santé publique est porté par des organismes comme Santé publique France et l’Assurance maladie, qui recommandent depuis plusieurs années:
- de privilégier les fruits et légumes de saison;
- de limiter fortement les produits ultratransformés;
- de cuisiner soi-même, à partir de produits bruts;
- de bouger régulièrement, sans forcément pratiquer un sport intensif.
La situation décrite en Galice illustre de manière concrète ces lignes directrices. Les centenaires d’Ourense appliquent, sans discours officiel, ce que les autorités sanitaires françaises encouragent: une alimentation locale, simple, préparée à la maison, intégrée à un mode de vie actif.
La France ne dispose pas, à ce jour, de territoire officiellement classé comme zone bleue. Mais certaines régions rurales, notamment dans le Massif central, le sud-ouest ou certaines vallées alpines, présentent aussi des profils de longévité élevés, souvent liés à des habitudes proches: moins d’ultraprocessés, davantage de produits du jardin, un tissu social dense.
Vers un retour annoncé aux recettes « de toujours »
Les experts cités par El Español estiment que l’Espagne possède en Galice un « laboratoire naturel » que peu de pays européens peuvent revendiquer avec autant d’authenticité. Si la province d’Ourense obtient officiellement le label de zone bleue, son modèle alimentaire pourrait servir de référence aux politiques publiques de santé.
Pour les spécialistes, les grelos symbolisent une idée simple: la longévité ne s’achète pas en pharmacie, elle se cultive au potager et mijote à feu doux.
Les pouvoirs publics espagnols observent avec attention ce territoire où l’on vieillit bien en misant sur des aliments accessibles, souvent sous la barre des 2 euros, et produits à quelques mètres de la cuisine. L’enjeu dépasse la curiosité scientifique: face au vieillissement de la population, ces pratiques pourraient inspirer des stratégies nationales de prévention, en Espagne comme en France.
Un légume-feuille, et bien plus que cela
Les grelos appartiennent à la même famille que les choux, brocolis ou navets. Comme beaucoup de brassicacées, ils renferment des composés soufrés étudiés pour leurs effets potentiellement protecteurs sur le plan cardiovasculaire et métabolique. Leur consommation régulière, dans le cadre d’une alimentation équilibrée, s’inscrit dans les recommandations classiques de la nutrition moderne.
Pour un lecteur français, le parallèle le plus proche serait certains choux verts ou feuilles de navet utilisés dans des soupes paysannes. Préparer un bouillon à base de ces légumes, de haricots secs et d’un peu de viande peut constituer une manière concrète d’adapter l’exemple galicien sans copier à l’identique la recette locale.
Les spécialistes de la longévité rappellent toutefois que ces aliments ne remplacent ni un suivi médical, ni la prise en charge de maladies chroniques. Ils forment un socle favorable, qui agit en synergie avec l’activité physique, le lien social et la stabilité émotionnelle. Dans les villages d’Ourense, ce socle s’exprime chaque jour dans les potagers, les casseroles et les longues tablées où les centenaires ne sont pas une exception, mais presque un horizon partagé.









