Lors d’une simple promenade dans une réserve naturelle de l’État de New York, une retraitée de Kodak a prélevé un peu de mousse qui allait bouleverser les carnets des biologistes.
Dans un article relatant des travaux menés au Cumming Nature Center, le média local Finger Lakes Public Radio raconte comment Judy Dobles, bénévole américaine et ancienne employée du géant Kodak, a permis l’identification d’une nouvelle espèce de tardigrade grâce à un échantillon de mousse prélevé sur un tronc, près de Naples, dans l’État de New York (États-Unis).
Une promenade, un tronc moussu… et un animal inconnu au bataillon
Ce jour-là, Judy Dobles marche comme souvent sur un sentier du Cumming Nature Center, un espace naturel géré par le Rochester Museum & Science Center. Cette retraitée du service financier de Kodak, installée dans la région, est aussi une habituée des lieux et une « citoyenne scientifique » de longue date : elle participe à des programmes de collecte et d’observation pour la recherche.
Le décor est on ne peut plus banal : un chemin forestier, un tronc couvert de mousse. Judy en prélève un petit morceau, comme elle l’a déjà fait des dizaines de fois. Selon Finger Lakes Public Radio, elle a arpenté ce sentier « des centaines de fois », tout en estimant qu’il y a « toujours quelque chose de nouveau à trouver ».
De retour au microscope, elle commence par observer ce qu’elle s’attend à voir : une foule de microbes et de minuscules organismes. Puis un tardigrade attire son attention. L’animal ne ressemble pas tout à fait à ceux qu’elle a déjà vus.
En observant la mousse, Judy Dobles repère un tardigrade dont l’allure diffère des espèces qu’elle connaissait déjà : le point de départ d’une découverte officielle.
Intriguée, elle compare, examine, doute. À ce stade, rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit d’une espèce nouvelle, mais le spécimen présente assez de particularités morphologiques pour justifier l’avis d’un spécialiste.
Un an d’analyses pour confirmer une nouvelle espèce de tardigrade
Pour démêler la question, Judy Dobles contacte Piotr Gąsiorek, maître de conférences à l’Université Jagellonne en Pologne, spécialiste mondial de la biodiversité des tardigrades. Avec son équipe, le chercheur va mener le travail de fond : observation détaillée, comparaison avec les espèces déjà décrites, analyse systématique.
Ce processus, raconté par Finger Lakes Public Radio, va durer environ un an. Au terme de ce délai, les chercheurs confirment que l’animal observé dans la mousse du Cumming Nature Center n’appartient à aucune espèce connue à ce jour.
La nouvelle espèce reçoit alors son nom scientifique : Mesocrista ojagwaji. Elle rejoint la famille déjà riche, mais loin d’être complètement recensée, des tardigrades.
Judy Dobles avait déjà participé à des identifications de tardigrades présents ailleurs dans le monde, mais jamais à la description d’une espèce encore inconnue. Sa trouvaille contribue au passage à gonfler la liste des espèces recensées dans l’État de New York.
Avant les recherches menées autour du Cumming Nature Center, 12 espèces de tardigrades étaient reconnues dans l’État de New York ; elles sont désormais 27, dont Mesocrista ojagwaji.
Pour cette citoyenne scientifique, cette petite victoire a une portée bien plus large : « À l’échelle mondiale, nous éliminons probablement des espèces plus vite que nous ne les trouvons », confie-t-elle, citée par Finger Lakes Public Radio. Elle rappelle aussi qu’« dans le sol et au niveau microscopique, il y a tellement de choses que nous ignorons ».
Ces tardigrades minuscules qui survivent presque à tout
Les tardigrades, parfois surnommés « oursons d’eau » ou « porcelets de mousse », sont de minuscules animaux à huit pattes, dont la taille dépasse rarement le millimètre. Ils vivent dans une multitude de milieux : fonds marins, forêts tropicales, sols humides, mousses, jusqu’aux environnements glacés de l’Antarctique.
On les repère en particulier :
- dans les mousses et lichens, notamment sur les troncs d’arbres ;
- dans les sols humides et les feuilles en décomposition ;
- dans les sédiments marins ou d’eau douce ;
- dans des environnements extrêmes, parfois très chauds ou très froids.
Beaucoup d’espèces consomment des cellules végétales, mais certaines sont entièrement carnivores. Elles peuvent alors s’attaquer à d’autres animaux microscopiques, y compris à d’autres tardigrades.
Ce qui fascine les chercheurs, c’est surtout leur incroyable résistance. Des expériences ont montré que certains tardigrades supportent :
- l’eau bouillante ;
- des pressions extrêmes ;
- de longues périodes de jeûne ;
- une déshydratation quasi totale.
En 2007, lors de la mission spatiale russe FOTON-M3, des tardigrades ont même été exposés pendant dix jours au vide spatial. Une fois réhydratés à leur retour sur Terre, une partie d’entre eux a repris une activité normale.
Les scientifiques recensent aujourd’hui environ 1 500 espèces de tardigrades dans le monde, mais ce chiffre n’est qu’une estimation provisoire. L’exemple de Judy Dobles le montre : même dans une région étudiée comme l’État de New York, un simple prélèvement de mousse peut révéler une faune encore inconnue.
Comment un simple morceau de mousse est devenu un cas d’école
L’histoire de Mesocrista ojagwaji illustre parfaitement le rôle que peuvent jouer les bénévoles dans la recherche. Judy Dobles commence par un geste simple : récupérer un échantillon de mousse sur un tronc. Au microscope, elle parcourt patiemment la petite « jungle » de micro-organismes qui s’y cachent.
Pour qu’un animal soit reconnu comme une nouvelle espèce, il ne suffit pas qu’il ait l’air un peu différent. Les scientifiques doivent le comparer à toutes les espèces déjà décrites, analyser minutieusement sa morphologie, parfois son matériel génétique, puis publier une description détaillée dans une revue scientifique ou un support validé par les pairs.
Dans ce cas précis, le travail en binôme entre la citoyenne scientifique américaine et le spécialiste polonais a permis d’aboutir à une description formelle de l’espèce. Tout au long du processus, Judy Dobles garde à l’esprit l’ampleur de la biodiversité encore invisible. Elle rappelle, citée par Finger Lakes Public Radio, qu’environ 2 millions d’espèces ont été nommées à ce jour, alors que certaines estimations montent à 8 millions, voire davantage.
Un nom en hommage à la langue autochtone et au territoire
Le choix du nom Mesocrista ojagwaji ne doit rien au hasard. Pour cette étape, Judy Dobles s’adresse à Jamie Jacobs, membre du clan de la Tortue de la Nation tonawanda seneca. Il consacre sa vie à la préservation de la langue onondowa’ga, parlée par ce peuple autochtone de la région.
Ensemble, ils construisent un nom qui associe :
- le genre scientifique Mesocrista, déjà existant ;
- le terme « ojagwaji », issu de la langue autochtone, en référence aux taches de l’animal.
Cette démarche s’écarte du schéma le plus courant, qui consiste à former des noms uniquement à partir du latin ou du grec. Pour Judy Dobles, il s’agit d’une manière de rappeler l’histoire du territoire sur lequel se trouve aujourd’hui le Cumming Nature Center, tout en impliquant d’autres personnes dans la découverte.
« Tout le monde me demande : “Pourquoi ne pas l’avoir nommé d’après vous ?” Et moi je réponds : “Pourquoi le ferais-je ?” » raconte Judy Dobles. Elle dit préférer « s’associer à d’autres personnes et les impliquer dans le processus ».
Pour la directrice du centre, Sarah Jacoby Murphy, citée par Finger Lakes Public Radio, ce travail illustre aussi le fait que la science ne se limite pas aux grands laboratoires : « Judy nous incite tous à faire de la science là où nous sommes. Il reste tant de choses à apprendre sur notre planète immense et complexe, et chacun de nous peut contribuer au savoir scientifique, à grande ou petite échelle. »
Ce que cette histoire change pour un lecteur en France
En France aussi, de nombreuses espèces microscopiques restent à décrire, y compris des tardigrades. La plupart des travaux sont menés par des laboratoires universitaires ou des organismes publics de recherche, mais des bénévoles prennent part à des inventaires de biodiversité, par exemple via des observatoires participatifs ou des associations naturalistes.
La contribution d’une retraitée américaine rappelle ce qui peut être fait :
- collecte d’échantillons (mousse, sol, feuilles mortes) dans le respect des règles locales ;
- observation au microscope dans des clubs de sciences, des MJC, des universités ouvertes ou des associations ;
- partage de données avec des chercheurs spécialisés, qui valident ou non les observations.
Un lecteur en France qui s’intéresse à ces sujets peut se tourner vers des structures reconnues : muséums, universités, associations d’entomologie ou de microscopie. Elles encadrent les démarches, orientent les participants et veillent au respect de la réglementation sur la collecte d’espèces, notamment dans les espaces protégés.
Comprendre ce qu’est vraiment un tardigrade
Pour mesurer la portée de la découverte de Mesocrista ojagwaji, il est utile de préciser ce qu’est un tardigrade. Il s’agit d’un animal, et non d’une bactérie ou d’une simple cellule isolée. Il possède un corps segmenté, huit pattes terminées par de petites griffes, un appareil buccal capable de percer les cellules végétales ou de capturer de minuscules proies.
Face au manque d’eau, certains tardigrades entrent dans un état appelé « cryptobiose » : ils se dessèchent presque complètement, rétractent leurs pattes et réduisent leur métabolisme à un niveau quasi indétectable. Cette stratégie explique leur capacité à survivre à des conditions extrêmes, puis à « se réveiller » lorsqu’ils sont réhydratés.
Pour un amateur équipé d’un microscope, une simple poignée de mousse humide peut devenir un terrain d’observation étonnant. En France comme à New York, cette faune minuscule reste largement méconnue, souvent absente des inventaires de biodiversité accessibles au grand public.
L’histoire de Judy Dobles montre enfin que la science de terrain n’est pas réservée aux professionnels. Un œil attentif, un peu de rigueur et un partenariat avec des chercheurs peuvent, parfois, suffire à faire émerger une espèce jusque-là passée inaperçue dans quelques brins de mousse sur un simple tronc d’arbre.









