Une vaste étude internationale, menée dans 122 pays, établit un lien net entre la structure genrée des langues et les différences de personnalité déclarées entre hommes et femmes.
Publié dans la revue scientifique Journal of Personality and Social Psychology et relayé par le média en ligne PsyPost, ce travail s’appuie sur les réponses de plus de 750 000 personnes dans le monde. Les chercheurs montrent que, dans les pays où la langue dominante marque fortement le genre, les écarts de personnalité entre hommes et femmes apparaissent plus importants.
Une question simple : la langue façonne-t-elle notre façon de nous percevoir ?
Depuis des décennies, les chercheurs s’intéressent à la « relativité linguistique » : l’idée que la langue que l’on parle influence la manière dont on pense, classe et interprète la réalité. Des travaux antérieurs avaient déjà mis en lumière des effets sur la perception du temps, de l’espace ou des couleurs.
Cette fois, l’équipe de Roxana Hofmann et René Mõttus, de l’université d’Édimbourg (Royaume-Uni) et de l’université de Tartu (Estonie), s’est demandé si la structure de la langue pouvait aussi influencer la manière dont hommes et femmes décrivent leur propre personnalité.
Les auteurs montrent qu’entre deux pays, la simple différence de « degré de genre » de la langue suffit à prédire l’ampleur moyenne des écarts de personnalité entre hommes et femmes.
Leur intuition de départ tient en une observation : les langues du monde ne gèrent pas le genre de la même façon, et les différences de personnalité entre sexes varient elles aussi fortement selon les pays. L’enjeu consistait à vérifier si ces deux cartes se superposent.
Trois familles de langues face au genre
Les chercheurs rappellent d’abord qu’on distingue généralement trois grands types de langues selon leur rapport au genre :
- Les langues sans genre, comme l’estonien ou le turc, qui n’emploient ni pronoms genrés ni genres grammaticaux pour les noms.
- Les langues à « genre naturel », comme l’anglais, qui utilisent des pronoms genrés (he, she) mais ne marquent pas le genre des objets ou de la plupart des noms communs.
- Les langues à genre grammatical, comme l’espagnol ou l’allemand, dans lesquelles la très grande majorité des noms possèdent un genre (masculin, féminin, parfois neutre) et entraînent des accords dans la phrase.
À l’intérieur même des langues à genre grammatical, le degré de « genrage » varie. Roxana Hofmann illustre ce point avec sa propre expérience : elle a grandi avec l’allemand et le bulgare. Dans les deux langues, un mot comme « table » a un genre, mais en bulgare, les accords de genre sont plus nombreux (ils concernent aussi les participes passés) et plus prévisibles à l’oreille que dans les phrases allemandes.
À l’inverse, son directeur de thèse est estonien, langue où même les pronoms personnels ne distinguent pas systématiquement le masculin du féminin, ce qui rend souvent le genre des personnes ambigu dans la conversation.
Une base de données géante : plus de 755 000 profils de personnalité
Pour tester leur hypothèse, les chercheurs n’ont pas lancé un nouveau questionnaire, mais exploité une base existante de grande ampleur : 755 307 participants, âgés de 18 à 99 ans, issus de 122 pays, représentant 48 langues dominantes.
Tout le monde a répondu au même test de personnalité, le questionnaire IPIP-NEO-120, une version largement utilisée du modèle des « Big Five ». Cinq grands traits étaient mesurés :
| Trait de personnalité | Ce qu’il mesure |
|---|---|
| Ouverture | Curiosité, imagination, intérêt pour les nouvelles idées et expériences |
| Conscience (Conscienciosité) | Organisation, sérieux, sens du devoir, fiabilité |
| Extraversion | Tendance à être sociable, énergique, tourné vers l’extérieur |
| Agréabilité | Coopération, confiance, compassion, tendance à éviter les conflits |
| Névrosisme | Tendance à ressentir plus souvent des émotions négatives comme l’anxiété ou la tristesse |
Point clé de la méthode : tous les participants ont rempli le questionnaire en anglais. Cela permettait d’éviter les effets de traduction d’un pays à l’autre. Les différences observées entre groupes nationaux pouvaient donc être attribuées à la langue dominante parlée dans leur pays, et non à des variations dans la formulation des questions.
Comment mesurer, concrètement, à quel point une langue est genrée ?
Les auteurs ne se sont pas contentés des classifications de linguistes. Ils ont combiné plusieurs sources et outils :
- une typologie linguistique issue du World Atlas of Language Structures, qui répartit les langues en « sans genre », « à genre naturel » ou « à genre grammatical » ;
- des analyses massives de textes (sous-titres de films, articles de Wikipédia) à l’aide d’algorithmes de traitement automatique du langage ;
- des modèles d’IA avancés (ChatGPT, Gemini, DeepSeek) chargés de noter sur une échelle de 0 à 1 la force de la distinction masculin/féminin dans chaque langue.
Les programmes ont notamment exploité ce qu’on appelle des « embeddings de mots », des représentations mathématiques de mots en fonction de leur contexte d’utilisation. En observant les distances entre des mots liés au genre (comme « homme », « femme ») et des mots décrivant des traits de personnalité (par exemple « attentionné », « ambitieux »), les chercheurs ont pu estimer les associations implicites entre genre et caractéristiques psychologiques dans chaque langue.
Quand une langue associe souvent des termes de douceur, de soin ou d’empathie à des pronoms féminins, cette empreinte finit par se voir dans les données, même sans interroger directement les locuteurs sur leurs stéréotypes.
Fait notable, les évaluations produites par les trois systèmes d’IA se sont avérées remarquablement cohérentes entre elles et en phase avec les typologies d’experts et les analyses de corpus de textes.
Résultat : plus la langue est genrée, plus l’écart de personnalité se creuse
Une fois ces mesures établies, les auteurs ont calculé, pour chaque langue, la différence moyenne de score entre hommes et femmes sur chacun des cinq traits de personnalité. Ils ont ensuite mis ces écarts en regard du degré de « genrage » de la langue dominante du pays.
Le constat ressort nettement : dans les pays où la langue est fortement genrée, les écarts de personnalité entre hommes et femmes sont plus importants. À l’inverse, dans les pays à langue « sans genre », ces différences moyennes apparaissent plus réduites.
Les écarts les plus marqués concernent les traits sociaux et émotionnels, en particulier l’Agréabilité. Dans les contextes linguistiques très genrés, les femmes se déclarent en moyenne nettement plus coopératives, conciliantes et compatissantes que les hommes, bien davantage que dans les pays dont la langue ne marque pas ou peu le genre.
Les différences psychologiques entre sexes restent modestes, mais leur alignement avec la structure de la langue apparaît, lui, très solide dans les analyses statistiques.
Roxana Hofmann rappelle que, pris individuellement, hommes et femmes restent largement semblables sur le plan psychologique. Les corrélations relevées sur la personnalité sont de faible intensité comparées, par exemple, à la corrélation entre genre et taille physique. En revanche, lorsque ces petites différences existent, leur ampleur se prédit assez bien à partir d’indicateurs linguistiques (avec des coefficients de corrélation élevés pour ce type d’études de population).
Et la culture dans tout ça ? L’effet langue résiste aux autres explications
On pourrait penser que la langue n’est qu’un reflet de normes sociales plus profondes : dans une société où les rôles de genre sont fortement différenciés, la langue finit par s’organiser autour de cette division, et non l’inverse. Les chercheurs ont donc testé un grand nombre de variables culturelles, comme :
- les valeurs d’individualisme ou de collectivisme ;
- le degré de « masculinité » des normes sociales au sens des enquêtes internationales en psychologie sociale ;
- les attitudes générales à l’égard de l’égalité entre les sexes.
Après avoir pris en compte ces facteurs, la relation entre « degré de genre » de la langue et taille des écarts de personnalité subsiste. Les auteurs restent prudents sur l’interprétation, mais constatent que la structure linguistique semble ajouter quelque chose, au-delà des seules normes ou valeurs déclarées.
Des limites claires : pas d’affirmation sur les individus ni sur la causalité
Roxana Hofmann insiste sur deux risques de mauvaise lecture des résultats. Premier point : les analyses portent sur des moyennes de groupe, pas sur les personnes prises individuellement. On ne peut pas conclure qu’un individu qui parle une langue genrée aura forcément une personnalité plus « typique » de son genre.
Deuxième point : le dessin de l’étude est transversal. Les données ne permettent pas de dire dans quel sens va la causalité. La langue peut influencer la façon dont les personnes se décrivent, mais il est tout aussi envisageable que des sociétés marquées par de forts écarts de rôle entre sexes aient développé, au fil de l’histoire, des langues plus genrées.
Les auteurs reconnaissent aussi des limites méthodologiques : ils ont supposé que les participants parlaient la langue dominante de leur pays, ce qui introduit des marges d’erreur dans les États très multilingues. Le fait que tous les répondants maîtrisent suffisamment l’anglais pour passer le test peut, par ailleurs, biaiser l’échantillon vers des profils plus éduqués ou plus urbains.
Et en France, où se situe le français dans ce paysage ?
Le français appartient clairement à la catégorie des langues à genre grammatical. Noms, adjectifs, participes passés, déterminants : une bonne partie de la phrase s’accorde en masculin ou en féminin. La question de l’écriture inclusive et des formes neutres illustre d’ailleurs la difficulté à s’extraire de cette structure.
Les débats français récents autour de la féminisation des noms de métiers, de l’usage du masculin comme « neutre » ou de l’écriture dite « inclusive » rejoignent directement les questions posées par l’étude citée par PsyPost. Les chercheurs envisagent d’ailleurs, pour de futurs travaux, d’analyser l’impact éventuel de réformes linguistiques vers des formes plus neutres (par exemple le remplacement de termes genrés pour les professions par des termes épicènes).
En France, aucun chiffre officiel à jour ne permet d’isoler précisément, langue par langue, l’effet du français sur les différences de personnalité. En revanche, les données internationales auxquelles se réfère l’étude montrent que des pays dont la langue ressemble au français en termes de grammaire (marquage fort du masculin/féminin) se situent plutôt dans la zone où les écarts moyens de personnalité entre hommes et femmes sont plus marqués.
Ce que ces résultats changent dans le débat sur le langage genré
Pour un lecteur français, ces travaux n’apportent pas de réponse tranchée sur « faut-il ou non modifier la langue ? », mais ils ajoutent un élément concret au débat : la structure linguistique ne semble pas neutre.
Si les futurs travaux confirment un lien de causalité au moins partiel, l’usage quotidien de tournures fortement genrées pourrait contribuer à renforcer des attentes différentes envers hommes et femmes en matière de comportements perçus comme « normaux » ou « souhaitables ». À l’inverse, des pratiques visant à neutraliser certains termes, comme l’usage plus large de formes non marquées pour les métiers, pourraient, à long terme, participer à atténuer ces écarts de perception.
L’étude suggère que les petites différences psychologiques entre sexes ne se construisent pas seulement dans les lois ou à l’école, mais aussi, très discrètement, dans chaque phrase que l’on prononce.
Quelques notions clés pour mieux suivre le sujet
Relativité linguistique : un cadre théorique ancien
La relativité linguistique ne signifie pas que la langue enferme totalement la pensée, mais qu’elle la guide en partie. Le fait d’avoir ou non des genres grammaticaux, des temps verbaux précis ou certains mots influence les habitudes mentales. L’étude sur les 48 langues s’inscrit dans cette lignée, en la transposant sur la question du genre et de la personnalité.
Big Five, un modèle de personnalité très utilisé
Le questionnaire IPIP-NEO-120 mesure les « Big Five », un modèle aujourd’hui central en psychologie de la personnalité. Il sert aussi bien en recherche qu’en entreprise ou en clinique pour décrire de grandes tendances de fonctionnement. Les différences de scores ne disent pas tout d’une personne, mais elles fournissent une base comparable entre cultures, ce qui explique son usage dans cette étude internationale.
L’un des intérêts pratiques de ce modèle tient à la possibilité de suivre les mêmes traits dans des contextes variés : âge, pays, milieu social, langue. Ici, cette stabilité a permis de repérer la façon dont le simple fait de vivre dans un environnement linguistique plus ou moins genré s’associe à de légères variations dans la manière dont hommes et femmes s’autoévaluent.









