Chaque mois d’octobre, le même chiffre s’affiche sur les rubans roses, les affiches et les dossiers de presse : 61 214 nouveaux cas de cancer du sein par an en France. Un nombre précis, à l’unité près, repris en juillet 2026 par l’Institut national du cancer dans son Panorama des cancers. Sauf que personne, en France, n’a jamais compté ces 61 214 femmes.
Ce chiffre est une estimation statistique, calculée en 2023 à partir de données qui s’arrêtent en 2018 et qui ne couvrent qu’un quart de la population. À Paris, Lyon ou Marseille, aucun registre ne recense les cas. Et le registre national censé combler ce trou, voté à l’unanimité en 2025 et entré en vigueur le 1er janvier 2026, bute déjà sur des obstacles que le Sénat a pointés cet été.
Voici ce que la France sait vraiment du cancer du sein, ce qu’elle ignore, et pourquoi ce flou pèse sur des dizaines de milliers de femmes.
Un chiffre officiel… qui est en réalité une projection
Les 61 214 cas de 2023 proviennent d’une étude publiée en juillet 2023 dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire de Santé publique France, menée avec l’INCa, le réseau des registres Francim et les Hospices civils de Lyon. Son objectif : estimer l’incidence des 19 cancers les plus fréquents pour l’année 2023. Mais au moment de l’analyse, les données observées des registres s’arrêtaient à 2018. Les années 2019 à 2023 sont donc des projections mathématiques, pas des cas comptés.
Conséquence directe : l’effet de la pandémie de Covid-19, qui a bouleversé les diagnostics en 2020 et 2021, n’est pas intégré. Santé publique France le reconnaît dans la notice de ses propres données : l’estimation 2020 représente un « attendu hors pandémie », pas l’incidence réelle de cette année-là.
Et depuis ? Aucune nouvelle estimation nationale n’a été publiée. Le Panorama 2026 de l’INCa, paru en juillet, s’appuie toujours sur ces projections de 2023. En octobre 2026, personne n’est en mesure de dire combien de femmes ont reçu un diagnostic de cancer du sein en 2024 ou en 2025.
Les décès, eux, sont bel et bien comptés, grâce aux certificats de décès analysés par le CépiDc de l’Inserm : 12 765 femmes sont mortes d’un cancer du sein en 2023. À structure d’âge comparable, cette mortalité recule de 1,5 % par an depuis 2019, signe que les traitements progressent. Mais mesurer les décès sans mesurer les cas, c’est connaître l’issue sans connaître l’ampleur de la maladie.
Un quart de la population seulement est réellement comptée
La France n’a jamais recensé l’ensemble de ses cancers. La surveillance repose sur 28 registres locaux, dont 14 registres généraux, 10 registres spécialisés par organe et 4 en outre-mer, qui couvrent entre 20 et 24 % de la population selon les localisations. Pour tout le reste du territoire, les chiffres nationaux sont extrapolés par modélisation statistique.
Les zones blanches sont considérables. Aucune donnée précise n’existe pour les plus grandes agglomérations du pays, Paris, Lyon ou Marseille, comme l’ont rappelé plusieurs questions parlementaires. Impossible, dès lors, de vérifier s’il existe un excès de cancers du sein autour d’un site industriel ou dans une zone polluée située hors des départements couverts.
Les registres existants, en Gironde, en Isère, dans le Bas-Rhin, le Tarn ou le Calvados, sont reconnus pour la qualité de leur travail. Mais ils décrivent leur département, pas le pays. Vingt-deux pays européens disposent déjà d’un registre national des cancers. La France a longtemps fait figure d’exception, malgré les alertes répétées des épidémiologistes et des associations de patientes.
Ce que l’on sait malgré tout, et c’est inquiétant
Même partielles, les données disponibles dessinent une tendance nette. Selon le Centre international de recherche sur le cancer, la France affichait en 2022 le taux d’incidence standardisé du cancer du sein le plus élevé au monde : 105,4 cas pour 100 000 femmes. Interrogé au Sénat, le ministère de la Santé l’a reconnu en janvier 2025, en précisant que cette surincidence concerne surtout les femmes de moins de 50 ans.
Une étude publiée en 2025 à partir de 229 352 cas enregistrés par les registres Francim confirme la hausse chez les jeunes femmes. Entre 1990 et 2023, le taux d’incidence est passé de 16,1 à 26,3 cas pour 100 000 chez les femmes de 30 ans, soit +63 %, et de 98,7 à 131,2 chez celles de 40 ans, soit +33 %. Ces femmes ne sont pas concernées par le dépistage organisé, réservé aux 50-74 ans : la hausse ne s’explique donc pas par un meilleur repérage. Alcool, surpoids, sédentarité, grossesses plus tardives et perturbateurs endocriniens font partie des pistes étudiées, sans qu’aucune ne suffise à tout expliquer.
À l’échelle de toute la population, le cancer du sein reste le premier cancer féminin, avec un tiers des nouveaux cas, et la première cause de décès par cancer chez les femmes. L’âge médian au diagnostic est de 64 ans, la survie nette à cinq ans atteint 88 %, et près de 913 000 Françaises vivaient en 2017 avec ou après un cancer du sein. Autant de chiffres solides sur la gravité de la maladie, mais fragiles sur son ampleur réelle.
Pourquoi l’INCa assume de ne pas publier de chiffres chaque année
L’Institut national du cancer ne cache pas ce décalage. Le Panorama 2026 y consacre même un encadré dédié, qui explique pourquoi les données d’incidence ne paraissent pas tous les ans. L’argument est scientifique : un cancer se développe sur plusieurs mois, voire plusieurs années, et le délai entre une exposition à un facteur de risque (alcool, tabac, surpoids, environnement, produits utilisés au travail) et l’apparition de la maladie se compte en années, de 5 à plus de 20 ans. Un recul de quelques années serait donc indispensable pour interpréter les évolutions et orienter les politiques de santé publique.
L’explication se tient. Mais elle ne répond pas à la question de fond : un pays de 68 millions d’habitants peut-il piloter sa lutte contre le premier cancer féminin avec des chiffres projetés à partir de données vieilles de huit ans, issues d’un quart du territoire ? C’est précisément ce constat qui a fini par faire bouger le Parlement.
Un registre national enfin créé… mais qui patine déjà
Le 23 juin 2025, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité la proposition de loi de la sénatrice centriste du Calvados Sonia de la Provôté créant un registre national des cancers, deux ans après un premier vote unanime du Sénat. Le texte dormait depuis 2023 ; il a fallu qu’un député, Aurélien Rousseau, révèle être lui-même atteint d’un cancer et interpelle le gouvernement pour que son examen soit accéléré. Le ministre de la Santé de l’époque, Yannick Neuder, avait résumé l’enjeu dans l’hémicycle : « Nous ne pouvons pas rester dans une logique de retard, d’estimations ou d’approximations. »
La loi du 30 juin 2025 et son décret d’application du 26 décembre 2025 ont fixé l’entrée en vigueur au 1er janvier 2026. Piloté par l’INCa, le registre doit croiser neuf sources de données : registres locaux, Système national des données de santé, causes médicales de décès, résultats de dépistage, données cliniques et biologiques, toutes pseudonymisées.
Neuf mois plus tard, le compte n’y est pas. Dans un rapport présenté le 7 juillet 2026 à la commission des finances du Sénat, le rapporteur spécial Vincent Delahaye constate que l’INCa « peine à collecter l’intégralité des données » nécessaires. Il réclame une instruction ministérielle immédiate pour encadrer la transmission des données, et un mécanisme de suivi capable d’identifier les producteurs qui ne jouent pas le jeu.
Les moyens posent aussi problème. Le coût du registre est estimé à 58,2 millions d’euros d’ici 2028, dont 11,1 millions de dépenses réellement nouvelles pour l’INCa, alors que la trésorerie libre de l’Institut est passée de 22 millions d’euros fin 2022 à un niveau anticipé de -7 millions fin 2026. Les spécialistes des données recrutés en CDD ne peuvent plus être prolongés, et le rapporteur suggère de solliciter la Ligue contre le cancer et la Fondation ARC pour cofinancer le projet.
Le registre rassemble déjà les données de consommation de soins de 13,6 millions de patients. Mais sans données cliniques détaillées, cette base ne permet pas de confirmer ni de caractériser les cas, reconnaît l’INCa lui-même. Les premiers chiffres réellement exhaustifs sur le cancer du sein ne sont donc pas pour demain.
Ce que ça change concrètement pour vous
Ce flou statistique n’est pas qu’un débat d’experts. Sans comptage précis, impossible de mesurer finement l’efficacité du dépistage, de repérer les territoires où les diagnostics arrivent trop tard, ou d’objectiver le rôle des expositions environnementales que de plus en plus de patientes soupçonnent.
Pendant ce temps, le dépistage organisé recule. Selon Santé publique France, 47,5 % des femmes de 50 à 74 ans y ont participé en 2025, après un creux à 43,9 % en 2024, soit 45,7 % sur la période 2024-2025. La tendance est à la baisse depuis le milieu des années 2010, loin du seuil de 70 % recommandé au niveau européen. Une partie des femmes se font dépister hors programme, environ 18 % de l’ensemble des mammographies de dépistage en 2021-2022, mais sans bénéficier systématiquement de la seconde lecture des clichés prévue par le dispositif national.
Les leviers individuels, eux, sont connus. L’INCa estime que près de 20 000 cancers du sein pourraient être évités chaque année, soit un tiers des nouveaux cas : moins d’alcool, premier facteur évitable pour ce cancer, pas de tabac, un poids surveillé et de l’activité physique régulière. Aujourd’hui, 60 % des cancers du sein sont détectés à un stade précoce et 7,3 % à un stade métastatique.
En pratique : un examen clinique des seins chaque année dès 25 ans, une mammographie tous les deux ans entre 50 et 74 ans, et une consultation sans attendre au moindre changement (boule, écoulement, modification de la peau ou du mamelon). Les femmes à risque élevé, notamment en cas d’antécédents familiaux ou de prédisposition génétique, relèvent d’un suivi spécifique à discuter avec leur médecin.
La France a mis plus de vingt ans à décider de compter ses cancers. Il lui faudra encore plusieurs années pour y parvenir. D’ici là, le chiffre de 61 214 restera ce qu’il est : une estimation, pas une réalité.
Sources
- Institut national du cancer, Panorama des cancers en France, édition 2026 (PDF, dépôt légal juillet 2026) : chiffres 2023 du cancer du sein, couverture des registres, encadré sur la publication des données, focus registre national.
- Santé publique France, Incidence des principaux cancers en France métropolitaine en 2023 et tendances depuis 1990 (BEH, juillet 2023) : projections réalisées à partir des données observées jusqu’en 2018.
- Santé publique France, jeu de données « Cancer : incidence estimée » (note méthodologique) : années 2019-2023 en projection, estimation 2020 hors pandémie.
- Sénat, commission des finances, rapport sur l’Institut national du cancer, Vincent Delahaye, 7 juillet 2026 (synthèse) : freins à la mise en œuvre du registre national, coûts, trésorerie.
- LCP, Création d’un registre national des cancers : la proposition de loi votée à l’unanimité à l’Assemblée, 23 juin 2025 : vote, déclaration de Yannick Neuder, 22 pays européens dotés d’un registre.
- Décret n° 2025-1366 du 26 décembre 2025 portant création du registre national des cancers (AP-HP, affaires juridiques) : entrée en vigueur au 1er janvier 2026.
- Public Sénat, Cancers : le péril jeune : origine de la proposition de loi (Sonia de la Provôté).
- Santé publique France, Participation au programme national de dépistage organisé du cancer du sein en 2024-2025 (avril 2026) : 47,5 % en 2025, 43,9 % en 2024, part du dépistage hors programme.
- Pujol et al., Increasing incidence of breast cancer in young women over time, 2025 (Santé publique France) : hausse de l’incidence à 30 et 40 ans entre 1990 et 2023.
- Sénat, question écrite de Catherine Dumas et réponse du ministère de la Santé, 30 janvier 2025 : taux d’incidence du CIRC (105,4 pour 100 000 en 2022), surincidence avant 50 ans.
- Assemblée nationale, question orale sur le registre national des cancers : absence de données précises pour Paris, Lyon et Marseille.









