En Inde, une université a rouvert récemment des caisses d’objets archéologiques enfouies dans ses réserves depuis les années 1950.
Ces caisses, issues des fouilles du site de Rajghat à Varanasi, renfermaient des milliers d’objets et un squelette humain oublié depuis des décennies. L’université Banaras Hindu University (BHU) vient d’engager un vaste chantier scientifique, relaté par le média en ligne anglophone The Daily Galaxy, pour trier, documenter et réanalyser ce trésor archéologique avec des méthodes modernes.
Des caisses des années 1950 rouvertes à Varanasi
Les 22 caisses proviennent des fouilles menées à partir de 1957 sur le site de Rajghat, près du confluent du Gange et de la Varana, à Varanasi, dans le nord de l’Inde. Elles étaient conservées depuis des décennies dans les collections de la Banaras Hindu University, l’une des grandes universités indiennes, sans inventaire systématique récent.
À la fin de l’été 2026, BHU a lancé une opération de grande ampleur pour organiser ces collections anciennes. Rien que dans ces 22 contenants, les équipes ont recensé plus de 10 000 artefacts : céramiques, sculptures, monnaies, outils, sceaux et objets en cuivre, en ivoire ou en os, selon les informations rapportées par le quotidien indien Indian Express et reprises par The Daily Galaxy.
Au sein de 22 caisses d’archives, plus de 10 000 objets archéologiques et un squelette humain ont été identifiés sur le site de Rajghat.
Parmi ces objets figurent notamment des céramiques de type « painted black ware », une vaisselle noire peinte datée d’environ 3 000 ans, très recherchée par les spécialistes de l’âge du fer en Asie du Sud. Les collections comprennent aussi des sceaux et empreintes de sceaux, des pièces de monnaie anciennes, des ensembles d’outils et différentes pièces de parure ou d’usage quotidien.
Un squelette humain, pièce unique au milieu de 10 000 artefacts
Au milieu de cette masse d’objets, un élément se distingue : une boîte renfermait un squelette humain prélevé à Rajghat et conservé pendant de nombreuses années par BHU. Selon l’université, il s’agirait d’un individu daté d’environ 1 000 ans, même si aucun nouveau résultat scientifique précis n’a encore été publié.
Les chercheurs ont prélevé des échantillons pour tenter d’extraire de l’ADN ancien, une opération délicate rendue possible par les progrès récents de la génétique. L’objectif est d’engager à partir de ces restes une double étude, à la fois génétique et bio-archéologique, afin de mieux cerner le profil biologique et le mode de vie des populations de la moyenne vallée du Gange à l’époque médiévale.
Les analyses visent à déterminer l’âge, l’ascendance et certains aspects du mode de vie de la personne à laquelle appartenait le squelette.
Dans une annonce officielle, BHU explique que les recherches doivent permettre d’en savoir plus sur le contexte humain de l’occupation de Rajghat : caractéristiques des habitants, migrations éventuelles, état de santé, alimentation. Le responsable du département d’Histoire ancienne indienne, culture et archéologie, Mahesh Prasad Ahirwar, souligne que ces techniques apportent des informations impossibles à obtenir lors des fouilles des années 1950.
Rajghat, une ville antique qui remonte au VIIIe siècle avant notre ère
Le site de Rajghat occupe une place centrale dans l’histoire ancienne de Varanasi. Situé près de la jonction du Gange et de la Varana, il est depuis longtemps considéré comme l’un des noyaux urbains les plus anciens de la ville sacrée.
Dès 1957, l’archéologue A. K. Narain et ses collègues de BHU ont commencé à fouiller trois buttes à Rajghat. Les travaux, menés en quatre phases, ont duré douze ans. Aux niveaux les plus profonds, ils ont mis au jour une céramique antérieure au « Northern Black Polished Ware », c’est-à-dire à une phase plus ancienne de l’âge du fer en Inde. Ces découvertes ont conduit à dater les débuts de l’occupation du site aux environs de 800 av. J.-C.
Des décennies plus tard, dans les années 2000, l’archéologue Vidula Jaiswal, ancienne de BHU, et son collègue B. R. Mani sont revenus sur ces niveaux anciens. Ils ont réouvert certains secteurs pour vérifier la chronologie. Les analyses scientifiques associées ont confirmé la datation autour de 800 av. J.-C. pour la couche de plus ancien habitat.
Les chercheurs identifient Rajghat comme un grand centre urbain lié à la capitale du Kashi Janapada, une entité politique territoriale de l’Inde ancienne. Rajghat apparaît comme le cœur urbain, tandis que Sarnath, tout proche, se développe comme site de pèlerinage religieux.
Des sceaux portant le nom de Varanasi et des inscriptions grecques
Les fouilles de Rajghat ont livré plusieurs centaines de sceaux et empreintes de sceaux. Certains portent le nom même de Varanasi, un élément décisif pour rattacher directement le site à la ville antique connue sous ce nom.
Selon Mahesh Prasad Ahirwar, certains sceaux portent des inscriptions en grec et mentionnent des noms d’unités administratives ou de responsables. D’autres comportent des inscriptions en écriture brahmi, l’un des plus anciens systèmes d’écriture de l’Inde. Ces pièces illustrent les contacts politiques, commerciaux et culturels de la région avec le reste du sous-continent et au-delà.
- Sceaux portant le nom de Varanasi
- Inscriptions grecques liées à des unités ou fonctionnaires
- Inscriptions en écriture brahmi
- Objets datés de plusieurs périodes, jusqu’au Moyen Âge
Un fonds oublié d’images anciennes, slides et négatifs
Les redécouvertes ne concernent pas uniquement les objets. L’équipe de BHU a également remis la main sur un vaste corpus visuel : environ 3 000 diapositives en verre et plus de 5 000 négatifs photographiques, couvrant plusieurs sites archéologiques majeurs comme Rajghat, Manjhi, Ratnagiri, Ajanta et Ellora.
Ces supports montrent des sculptures, des reliefs et des images religieuses telles qu’elles apparaissaient il y a plusieurs décennies. Ils constituent une ressource précieuse pour mesurer l’état de conservation des monuments, suivre les restaurations et parfois documenter des pièces depuis modifiées, déplacées ou disparues.
Environ 8 000 images sur plaques de verre et négatifs redonnent vie à des sites archéologiques indiens tels qu’ils étaient au milieu du XXe siècle.
Face à l’ampleur et à la fragilité de ces archives, BHU a missionné trois équipes spécialisées pour conserver et documenter l’ensemble. L’urgence est réelle : Mahesh Prasad Ahirwar précise que les malles de stockage elles-mêmes se sont fortement détériorées au fil du temps.
Un chantier de documentation au long cours
Le département a lancé ce vaste projet de documentation en janvier, dans le cadre des célébrations du centenaire de la filière d’archéologie. D’après The Daily Galaxy, environ 4 000 objets avaient été recensés au moment du rapport de septembre, soit moins de la moitié des seuls artefacts issus des 22 caisses.
BHU envisage aussi de rendre ces collections plus accessibles à la communauté scientifique et au public. Un projet de musée est évoqué. Les rapports de fouilles d’origine sont déjà publics, mais l’inventaire complet et illustré des pièces manquait jusqu’ici.
Le squelette, seul objet totalement inédit parmi les 22 caisses
Les premières communications médiatiques ont parfois donné l’image de 22 caisses restées totalement fermées depuis près de 70 ans. La réalité, décrite dans un article explicatif ultérieur cité par The Daily Galaxy, apparaît plus nuancée.
Les artefacts avaient été accessibles aux chercheurs, et certains avaient déjà fait l’objet d’études. Ce qui est véritablement nouveau, c’est l’effort coordonné pour inventorier l’ensemble du fonds et, surtout, l’ouverture de la boîte contenant le squelette humain. Il s’agirait, selon cette mise au point, du seul élément à n’avoir jamais été examiné depuis son dépôt initial.
Les ambitions de recherche autour de ce squelette restent pour l’instant des objectifs. Aucun résultat génétique détaillé, ni nouvelle datation précise, n’a encore été rendu public. Les chercheurs espèrent néanmoins que les analyses à venir apporteront des informations inédites sur la population de Rajghat et, plus largement, de la moyenne vallée du Gange.
Ce que ce type de projet représente pour l’archéologie française
Pour un lecteur français, l’initiative de BHU rappelle les grands chantiers de revalorisation des collections de réserves menés par plusieurs musées et services archéologiques en France. De nombreux objets issus de fouilles anciennes dorment encore dans des dépôts, parfois peu inventoriés, faute de temps et de moyens.
En France, les fouilles préventives et programmées produisent chaque année un grand volume de mobilier archéologique. Celui-ci est ensuite confié à des dépôts de conservation gérés par les collectivités ou l’État. Un travail de tri, de marquage, de description et parfois de numérisation permet d’en faciliter l’accès aux chercheurs.
Comme en Inde, certains ensembles anciens peuvent être revisités avec des techniques récentes : datations plus précises, analyses de résidus, études isotopiques ou génétiques sur les restes humains, lorsqu’ils existent. Les principes sont comparables : partir de collections déjà exhumées pour poser de nouvelles questions scientifiques, à la lumière des méthodes du XXIe siècle.
L’apport spécifique de l’ADN ancien
L’extraction d’ADN ancien, au cœur du projet de BHU, a aussi des équivalents dans des laboratoires français et européens. Cette discipline cherche à récupérer du matériel génétique dans des os, des dents ou d’autres restes biologiques très anciens. Elle a déjà permis, par exemple, de retracer l’histoire de populations préhistoriques ou l’évolution de certaines maladies.
Appliquée à Rajghat, cette approche peut aider à préciser l’origine géographique des individus, leurs liens avec d’autres groupes, ou encore certaines caractéristiques biologiques. Elle complète les méthodes plus traditionnelles de la bio-archéologie, qui se basent sur la forme des os, les traces de pathologies, ou l’usure dentaire pour reconstituer le quotidien des personnes enterrées.
| Aspect étudié | Moyen d’analyse |
|---|---|
| Origine et parentés | ADN ancien, comparaisons génétiques |
| Alimentation | Traces sur les os et dents, analyses chimiques |
| Âge au décès | Observation des os, des articulations et des dents |
| État de santé | Lésions osseuses, pathologies visibles, ADN pathogène éventuel |
Un enjeu patrimonial : redonner vie aux réserves
Le cas de Rajghat montre comment des collections oubliées peuvent se transformer en ressources majeures, tant pour la recherche que pour le patrimoine national. La redécouverte de milliers de diapositives et de négatifs offre, par exemple, un regard irremplaçable sur l’état de sites comme Ajanta ou Ellora au milieu du XXe siècle.
Pour les chercheurs, ces documents servent à comparer les statues, peintures ou architectures d’hier et d’aujourd’hui. Pour les institutions culturelles, ils peuvent alimenter des expositions, des reconstitutions virtuelles ou des programmes de conservation, en montrant les altérations survenues au fil du temps.
Ce type de projet souligne aussi les risques liés au vieillissement des supports : caisses abîmées, plaques de verre fragilisées, négatifs dégradés. La course contre la montre engagée par BHU pour sauver ces matériaux rappelle les enjeux similaires dans les dépôts et archives français, où la numérisation et la restauration deviennent des priorités.
Pour le grand public, l’histoire des 22 caisses de Rajghat illustre enfin une idée simple : l’archéologie ne se joue pas seulement au fond des tranchées de fouilles. Elle se construit aussi dans les réserves, les archives et les laboratoires, quand des équipes redonnent sens à des objets et des restes longtemps rangés dans l’ombre.









