Aux États-Unis, le démantèlement de quatre barrages sur la Klamath a rouvert une rivière entière aux saumons, avec des effets déjà spectaculaires.
Un vaste chantier écologique mené en 2024 sur la rivière Klamath, entre l’Oregon et la Californie, intrigue les scientifiques comme les défenseurs de l’environnement. En l’espace de deux saisons de migration seulement, les saumons Chinook ont recolonisé presque tout leur ancien territoire, selon une étude relayée par le média scientifique anglophone qui présente ces résultats et publiée dans la revue Scientific Reports.
Une rivière coupée pendant un siècle, rouverte en 2024
La rivière Klamath s’étire sur plus de 400 km, depuis le sud de l’Oregon jusqu’à la côte nord de la Californie. Son bassin versant couvre environ 40 000 km² et abrite plus de 30 espèces de poissons natives. Pendant plus de cent ans, une partie de ce réseau fluvial est restée fermée aux poissons migrateurs par quatre barrages hydroélectriques.
Ces ouvrages – J.C. Boyle, Copco 1, Copco 2 et Iron Gate – ont été construits entre 1918 et 1962. Ils culminaient entre 7,5 et 50 mètres de hauteur. Ils produisaient de l’électricité, mais bloquaient totalement la remontée des poissons anadromes, ces espèces qui naissent en rivière, grandissent en mer puis reviennent frayer en eau douce.
Le démantèlement complet des quatre barrages a été achevé le 2 octobre 2024. Cette opération a rouvert plus de 640 km d’habitat de rivière et d’affluents aux poissons migrateurs, un espace inaccessible depuis des décennies.
En 2024, la suppression des quatre barrages de la Klamath a reconnecté plus de 640 km d’habitat pour les poissons migrateurs, après un siècle de fragmentation.
Les chercheurs rappellent que les barrages ne sont qu’un des facteurs de déclin des saumons dans ce bassin. La surexploitation passée, les changements d’usage des sols, les prélèvements d’eau et les maladies ont aussi lourdement affecté ces populations. En 2002, plus de 33 000 saumons Chinook adultes sont morts avant de se reproduire dans la Klamath lors d’un épisode de maladie, décrit comme la plus grande mortalité documentée de poissons dans l’ouest des États-Unis.
Un enjeu écologique, économique et culturel majeur
Le saumon Chinook joue un rôle clé dans l’écosystème de la Klamath. Il transporte des nutriments de l’océan vers la rivière, nourrit d’autres espèces et structure l’ensemble de la chaîne alimentaire. Il soutient aussi une activité économique liée à la pêche.
Pour les nations tribales du bassin de la Klamath, ce poisson va bien au-delà de la seule ressource alimentaire. Il occupe une place centrale dans les pratiques traditionnelles, les cérémonies et la sécurité alimentaire. Des travaux de recherche cités par l’étude mettent en lumière le rôle de leadership de la nation Karuk et l’importance symbolique et matérielle de la rivière et du saumon pour ces communautés.
Le retrait des barrages est l’aboutissement de plusieurs décennies d’actions, de mobilisations et de négociations impliquant nations tribales, agences publiques, associations de conservation et autres acteurs locaux. Sur le plan international, ce chantier est présenté comme la plus grande opération de démantèlement de barrages jamais menée.
7 742 saumons en 2024, 13 310 en 2025 : un retour fulgurant
Les scientifiques ont cherché à mesurer à quelle vitesse les saumons Chinook allaient profiter de ces habitats retrouvés. Leur étude propose une première évaluation chiffrée de la recolonisation, en s’appuyant sur des outils de haute technologie.
Un suivi par sonar à l’emplacement de l’ancien barrage
Les chercheurs ont installé un sonar à haute résolution fixe près de l’ancien site du barrage Iron Gate. L’appareil a fonctionné :
- du 1er octobre au 24 décembre 2024,
- du 12 septembre au 4 décembre 2025.
À partir de ces données, ils estiment que :
- 7 742 saumons Chinook ont franchi le site en 2024, avec un intervalle de confiance de 7 702 à 7 778 poissons,
- 13 310 saumons l’ont franchi en 2025, avec un intervalle de confiance de 12 876 à 13 733.
Ces poissons représentaient plus de 18 % des 43 654 saumons Chinook recensés dans l’ensemble du bassin de la Klamath en 2024, et 19 % des 69 852 saumons revenus en 2025.
En deux ans, le nombre de saumons Chinook franchissant l’ancien barrage Iron Gate est passé d’environ 7 700 à plus de 13 000 individus, soit près d’un cinquième des retours dans tout le bassin.
Le calendrier de migration a lui aussi évolué. Le premier saumon a été détecté le 2 octobre 2024, puis dès le 12 septembre l’année suivante. La date médiane de migration s’est avancée du 25 octobre en 2024 au 7 octobre en 2025, signe d’un ajustement rapide des comportements migratoires à la nouvelle configuration de la rivière.
Une remontée jusqu’à 580 km de l’océan
En plus du sonar, les scientifiques ont réalisé des relevés au sol pour vérifier jusqu’où les saumons se dispersaient dans le réseau reconnecté. Les observations ont montré la présence de Chinook sur 345 km d’habitat réouvert.
Certains poissons ont atteint Beatty Gap, sur la rivière Sprague, à 1 250 m d’altitude et à plus de 580 km de l’océan Pacifique. Pour y parvenir, ils ont dû :
- traverser les anciens emplacements des barrages,
- remonter des sections de rapides de classe IV+, très techniques,
- passer par les passes à poissons des barrages Keno et Link River, encore en place,
- puis franchir le lac Upper Klamath.
Les chercheurs décrivent la géographie du bassin supérieur comme un « bassin inversé » : les sections situées en amont sont plus larges et de pente plus faible que les tronçons montagneux en aval. La présence de rivières alimentées par des sources froides pourrait offrir des refuges thermiques favorables aux saumons et expliquer la rapidité de la recolonisation.
Que signifie vraiment ce 88 % de territoire « reconquis » ?
Le chiffre qui retient l’attention est celui-ci : en deux saisons de migration, les saumons Chinook ont réoccupé 88 % de leur aire de répartition historique documentée dans la Klamath. L’étude insiste sur le sens précis de cet indicateur.
Les 88 % ne décrivent ni la totalité de la rivière, ni le retour à 88 % des effectifs historiques, mais la part de la longueur de rivière historiquement occupée par le saumon et de nouveau fréquentée.
Concrètement, les chercheurs ont pris la carte de la répartition historique connue du saumon Chinook dans le bassin. Ils ont ensuite mesuré la proportion de cette longueur de rivière où la présence de saumons a été confirmée après la suppression des barrages. Résultat : cette fraction atteint 88 % dès les deux premières années.
Pour les auteurs, il s’agit d’une « évaluation quantitative précoce » de la recolonisation. Elle montre la capacité de ces poissons à remonter très vite là où la connectivité est rétablie, sans qu’il soit nécessaire de les guider artificiellement le long de la rivière.
Une recolonisation rapide, mais une reconstitution à confirmer
L’étude distingue clairement deux notions : recolonisation d’un habitat, et rétablissement durable des populations. Le travail mené sur la Klamath se concentre sur la première.
Les chercheurs définissent la recolonisation comme le fait que les poissons se déplacent et utilisent un habitat une fois que la continuité de la rivière est restaurée. Cela ne prouve pas qu’une population autosuffisante s’est déjà installée dans toutes les zones rouvertes.
Les saumons Chinook de la Klamath sont majoritairement âgés de deux à quatre ans. Il faudra donc encore plusieurs années de suivi pour mesurer ce qu’il advient de la première génération ayant pondu dans les nouveaux habitats accessibles depuis 2024.
Les poissons observés pendant l’étude étaient vraisemblablement principalement des Chinook de migration automnale, au vu de leur calendrier de remontée. L’ouverture du bassin supérieur pourrait aussi permettre le retour d’un autre cycle biologique : les Chinook de migration printanière, historiquement abondants dans la Klamath supérieure mais plus observés à proximité de l’ancien barrage Iron Gate depuis les années 1970.
Les auteurs soulignent que les habitats d’eaux froides et de rivières alimentées par des sources, désormais accessibles, pourraient convenir à ces poissons de printemps. Il faudra toutefois des programmes de suivi dédiés et des analyses génétiques pour vérifier si cette forme de migration se réinstalle.
Autre nuance importante : une partie des saumons recensés provient d’écloseries. La population source étudiée restait en partie liée à l’écloserie d’Iron Gate, située au pied de l’ancien barrage et elle-même fermée et partiellement démantelée dans le cadre du projet. Les chercheurs préviennent donc que ce retour rapide ne doit pas être interprété comme la résurgence immédiate d’une population entièrement sauvage.
Comment se situe la France en matière de suppression de barrages ?
Pour un lecteur français, l’expérience de la Klamath rappelle les débats autour de la continuité écologique des rivières. En France, les barrages et seuils anciens fragmentent aussi de nombreux cours d’eau, compliquant la migration des poissons comme le saumon atlantique, l’anguille ou la lamproie.
La politique française privilégie en général trois types d’actions :
- l’aménagement de passes à poissons ou de dispositifs de franchissement,
- la gestion des débits pour améliorer les conditions de migration,
- le démantèlement d’ouvrages lorsqu’ils ne présentent plus d’intérêt économique ou de sécurité suffisant.
Plusieurs effacements emblématiques ont déjà été menés, notamment sur de plus petits ouvrages, avec des retours positifs de certaines espèces migratrices. La situation reste toutefois très différente de celle de la Klamath : la suppression de grands barrages hydroélectriques demeure rare, car elle implique des enjeux énergétiques, économiques et locaux majeurs.
Les études menées aux États-Unis, comme celle sur la Klamath, alimentent néanmoins les réflexions françaises sur l’efficacité comparée entre passes à poissons et démantèlement complet, en montrant la rapidité avec laquelle certaines espèces peuvent recoloniser leur habitat d’origine lorsque la continuité est pleinement restaurée.
Saumon anadrome, bassin inversé : quelques notions à retenir
Le cas de la Klamath met en lumière plusieurs notions techniques utiles pour comprendre les enjeux autour des rivières migratoires :
- Poisson anadrome : espèce qui naît en eau douce, migre en mer pour grandir, puis revient frayer en rivière. C’est le cas des saumons, mais aussi de certaines truites ou aloses.
- Bassin inversé : configuration où les parties amont du bassin sont plus larges et de pente plus faible que les secteurs aval plus encaissés. Dans la Klamath, cette structure offre en amont de vastes zones de rivières relativement lentes, parfois alimentées par des sources froides, qui peuvent constituer d’excellents habitats estivaux pour le saumon.
Pour les défenseurs des rivières, l’expérience de la Klamath fournit un exemple concret des effets cumulés de la restauration de continuité : amélioration de l’accès aux habitats, diversification des zones de frai et de croissance, reconstitution potentielle de cycles de vie disparus, mais aussi besoin de suivre dans la durée la réponse réelle des populations de poissons.
Cette étude rappelle aussi un point méthodologique : même lorsque les chiffres de recolonisation sont encourageants, ils ne traduisent pas automatiquement un retour à l’abondance passée. Ils offrent plutôt une photographie précoce de la capacité d’une espèce à saisir l’opportunité créée par un grand chantier de restauration, qui devra être confirmée ou nuancée par les suivis des prochaines années.









