En Égypte, sur le site antique d’Al-Bahnasa, des archéologues espagnols et égyptiens viennent de mettre au jour des momies aux rites funéraires déroutants.
Au cœur de l’ancienne ville d’Oxyrhynque, dans la vallée du Nil, une mission archéologique hispano-égyptienne a révélé des sépultures du temps des Ptolémées, vieilles de plus de 2 000 ans. Ce chantier, présenté par le média en ligne espagnol Historia, met en lumière treize momies dotées de langues et d’ongles en or, entourées d’amulets et de peintures funéraires qui éclairent la manière dont les Égyptiens imaginaient le passage vers l’au-delà à l’époque hellénistique.
Un cimetière ptolémaïque au rituel funéraire spectaculaire
Les fouilles sont menées à Al-Bahnasa, dans la gouvernorat de Minya, sur la rive ouest du Nil. Ce site correspond à l’ancienne Oxyrhynque, grande cité de l’Égypte gréco-romaine. La mission, dirigée par les archéologues espagnoles Esther Pons Mellado et Maite Mascort, associe la Université de Barcelone et l’Institut de l’Orient proche antique à des institutions égyptiennes, sous l’autorité du Conseil suprême des antiquités d’Égypte.
Au cours de la dernière campagne de fouilles, l’équipe a mis au jour plusieurs tombes du période ptolémaïque, c’est-à-dire l’époque où une dynastie d’origine grecque, les Ptolémées, règne sur l’Égypte après la conquête d’Alexandre le Grand. Dans ces sépultures, les chercheurs ont exhumé des momies remarquablement conservées, accompagnées d’objets rituels d’une grande richesse symbolique.
Treize momies portent des langues en or et, pour certaines, des ongles en or, un ensemble décrit comme le premier de ce type retrouvé à Al-Bahnasa.
Les corps reposaient dans une tombe à salle centrale desservant trois chambres, où des dizaines de dépouilles étaient disposées de manière ordonnée, ce qui laisse penser à des enterrements collectifs, probablement familiaux ou communautaires.
Les langues d’or, un « passeport » pour parler aux dieux
Parmi les éléments les plus frappants figurent les langues en or, de petites pièces finement façonnées, introduites dans la bouche des défunts. Ce rituel s’inscrit dans une vision très précise de la mort dans l’Égypte ancienne.
Dans la religion pharaonique, le défunt doit continuer à voir, entendre, respirer… et parler. Ces langues en or étaient censées lui rendre cette capacité de parole dans l’au-delà et lui permettre d’adresser la parole à Osiris, dieu du monde souterrain, qui préside au jugement des morts.
Le choix de l’or n’est pas anodin. Ce métal, inaltérable et brillant, est associé au divin. Pour les Égyptiens, l’or est souvent décrit comme la « chair des dieux ». Il symbolise l’incorruptibilité et l’éternité, qualités recherchées pour protéger le corps momifié et assurer une « seconde vie » durable au défunt.
La langue d’or devait rendre à la momie sa voix dans l’au-delà et lui donner les mots pour s’adresser à Osiris lors du jugement.
Les ongles en or, relevés sur certaines momies, répondent à la même logique de préservation. Ils renforcent l’intégrité physique du corps, clé de voûte de l’idéologie funéraire égyptienne : sans corps complet et maintenu, pas de renaissance possible.
Amulettes, dieux et textes sacrés sur les murs des tombes
Autour des momies, les archéologues ont recensé une large panoplie d’amulets et d’objets rituels caractéristiques de la période ptolémaïque. Ces protections magiques étaient destinées à accompagner le défunt tout au long de son voyage dans le royaume des morts, nommé le Douat.
- des amulettes en forme de pilier djed, symbole de stabilité et de résurrection ;
- des représentations de divinités majeures comme Horus, Isis et Thot ;
- un scarabée cardiaque, posé sur le cœur pour le protéger lors du jugement ultime.
Les parois des tombes portent des scènes colorées et des textes hiéroglyphiques. Elles montrent le propriétaire de la sépulture et sa famille offrant des présents à des dieux liés à la mort et à la renaissance : Anubis, Osiris, Atoum, Horus, Thot. Chaque dieu joue un rôle précis dans l’accompagnement du défunt et la restauration de ses fonctions vitales.
L’un des éléments les plus remarquables est le plafond d’une chambre décoré de la déesse céleste Nout, peinte sur un fond bleu constellé d’étoiles. Nout incarne le ciel et le cycle du jour et de la nuit. Elle avale le soleil chaque soir et le remet au monde chaque matin, métaphore du renouveau permanent.
Sous le plafond étoilé où se déploie la déesse Nout, la tombe devient une image miniature du cosmos, où le défunt espère renaître comme le soleil.
Oxyrhynque, un laboratoire du mélange des cultures
Al-Bahnasa/Oxyrhynque est étudiée depuis des décennies. Située sur un axe stratégique du Nil, la ville fut un centre administratif, commercial et religieux majeur durant l’époque gréco-romaine. Les missions successives y ont déjà mis au jour une masse de textes, d’édifices et de tombes.
Les recherches récentes montrent que le site ne se limite pas au seul période pharaonique ou ptolémaïque. Les archéologues y ont aussi découvert une basilique copte datée entre le Ve et le VIIe siècle de notre ère, signe de la continuité de l’occupation et du basculement progressif vers le christianisme en Égypte.
Les tombes aux langues d’or replacent Oxyrhynque au cœur de l’étude du syncrétisme, cette fusion de références grecques et égyptiennes. À la période ptolémaïque, les élites adoptent des noms grecs mais conservent des rites funéraires largement égyptiens. Sur les parois, les dieux traditionnels demeurent, tout en intégrant parfois des traits ou des manières de représenter importés du monde grec.
Un site clé pour comprendre l’Égypte ptolémaïque
Historia rappelle que la Misión arqueológica de Oxirrinco est soutenue par plusieurs organismes : Université de Barcelone, ministère espagnol de la Culture, Société catalane d’égyptologie, Fondation Palarq, AIXA Serveis Arqueològics, ainsi que le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités. Ce maillage institutionnel souligne l’enjeu scientifique international du site.
Les découvertes d’Al-Bahnasa permettent d’approcher de manière concrète la vie quotidienne et les préoccupations spirituelles des habitants de l’Égypte hellénistique. Les objets funéraires, les textes et les images racontent l’angoisse du jugement, l’espoir d’une éternité paisible et la conviction que des gestes précis, répétés de génération en génération, peuvent influer sur le sort de l’âme.
Que représentent ces langues d’or pour un lecteur français ?
Pour un lecteur en France, ces découvertes donnent une image plus précise des croyances égyptiennes souvent résumées aux pyramides et aux momies. Elles montrent à quel point la parole et l’intégrité du corps étaient centrales. Ce n’est pas simplement un ornement spectaculaire, mais un dispositif rituel pensé dans les moindres détails.
On peut comparer ce rôle de l’amulette à certains objets protecteurs connus dans l’Antiquité en Europe méditerranéenne, comme les pendentifs ou talismans gravés, même si leur fonction et leur symbolique diffèrent. Dans la tradition égyptienne, ces amulets obéissent à un cadre très structuré, avec des formes codifiées et des textes précis, transmis par le clergé et les artisans spécialisés.
En France, les chercheurs en égyptologie – souvent rattachés au Centre national de la recherche scientifique ou aux grandes universités – travaillent en lien avec ces missions internationales. Les momies et objets comparables sont étudiés, par exemple, au musée du Louvre ou au musée de Grenoble, où l’on peut voir des amulettes de djed, des scarabées cardiaques ou des cercueils peints de la même période.
Ce que ces momies révèlent des rituels funéraires
Le cas d’Al-Bahnasa confirme la place centrale du rituel funéraire dans la vision égyptienne de la vie et de la mort. Momifier un corps, ce n’est pas seulement le conserver, c’est le rendre apte à renaître. Les étapes de l’embaumement, la disposition des bandelettes, le choix des amulets, la décoration des parois et l’usage de l’or participent tous à un même projet : assurer à l’âme un passage sans entrave vers une existence éternelle.
Les langues et ongles d’or, les scènes peintes, le plafond à la déesse Nout et les tombes collectives racontent aussi des hiérarchies sociales : seuls des individus disposant de ressources importantes pouvaient financer des rituels aussi élaborés. Le site témoigne ainsi des inégalités de l’époque, mais aussi de la manière dont chaque famille adaptait des modèles religieux communs à ses propres moyens.
Ces sépultures ptolémaïques illustrent la manière dont la tradition pharaonique s’est maintenue et adaptée après l’arrivée des souverains grecs.
Un patrimoine fragile et des recherches appelées à se poursuivre
La mission d’Al-Bahnasa doit désormais documenter, restaurer et analyser ces pièces fragiles. Les langues en or, les amulets et les momies feront l’objet d’études détaillées : analyses des matériaux, imagerie pour comprendre la structure interne des corps, déchiffrement des textes hiéroglyphiques peints sur les parois.
Ces travaux permettront de préciser l’identité des défunts, leur statut social, leur âge approximatif, et peut-être certaines de leurs pathologies. Ils aideront aussi à affiner la chronologie locale du site, en reliant les tombes aux grandes phases politiques et religieuses de l’Égypte ptolémaïque.
Pour un public français, ces recherches offrent un complément utile aux collections muséales. Elles rappellent que les momies exposées derrière des vitrines proviennent de contextes très précis, avec des rituels complexes, parfois encore en partie incompris. L’exemple des langues en or d’Al-Bahnasa montre que de nouvelles données continuent de surgir, y compris sur des sites explorés depuis longtemps.
Derrière l’image spectaculaire de ces treize momies à la langue d’or se dessine une question qui traverse les siècles : comment les sociétés tentent-elles d’apprivoiser la mort et d’imaginer ce qui pourrait se passer après ? À Oxyrhynque, les réponses se lisent encore aujourd’hui sur l’or, la pierre et les bandelettes, au fond des chambres funéraires retrouvées par les archéologues espagnols et égyptiens.









